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Titre du blog : Sur mes brizées
Auteur : Brize
Date de création : 23-04-2008
 
posté le 08-07-2010 à 17:59:01

"Fille noire, fille blanche", Joyce Carol OATES

    Quinze ans plus tard, Genna se souvient de la mort de sa camarade de chambre à l’université, Minette Swift, en 1975, dont elle se sent responsable.

   Minette est noire et fascine Genna, jeune Blanche issue, contrairement à elle, d’un milieu aisé et dotée de parents qui furent profondément impliqués dans les mouvements contestataires de la fin des années 60, quand elle-même était gamine. Mais alors que Genna fait tout pour se lier avec Minette, celle-ci, lorsqu’elle ne l’ignore pas totalement, reste en permanence sur la réserve et ne fait montre d'aucune amabilité. Auprès de ses autres condisciples, Minette témoigne d'ailleurs d'une attitude revêche et irascible. De là à  susciter une hostilité latente à son égard et même des réactions racistes, il pourrait n’y avoir qu’un pas…

 

   Premier roman que je lis de Joyce Carol Oates, auteur (prolifique et) réputé, « Fille noire, fille blanche » me laisse un sentiment mitigé.

   J’en ai apprécié l’écriture et la puissance d’évocation des personnages, la finesse de l’analyse de Genna notamment, jeune fille « transie d’amour », comme elle finit elle-même par se décrire, face à une Minette imposante et inaccessible, qui semble opposer aux autres un mur de défenses infranchissable, le nez dans ses livres ou dans les paquets de biscuits ou de confiseries envoyés par sa mère.

   Deux aspects du roman, cependant, m’ont gênée.

   Le premier, et qui fut le plus gênant, c’est l’impression que j’ai rapidement eue de voir l’histoire piétiner. Certes, le roman n’est pas long, mais pendant les deux cents premières pages il ne s’y passe pas grand-chose. Une situation est exposée au lecteur (Genna voulant à tout prix devenir l’amie de Minette, qui n’en a cure), mais il n’y a pas d’histoire proprement dite. Or (ma bibliothécaire préférée vous le dirait !) j’aime bien qu’il y ait une histoire, moi, dans le roman que je lis. On m’objectera qu’il y a une certaine tension dramatique. Sans doute. Mais, bon, pour le lecteur sur ses gardes, rien de très tangible cependant, les incidents relatés étant sujets à interprétation. Bref, j’ai eu longtemps l’impression de faire du sur place et seule la qualité de l’écriture et une certaine curiosité pour l’évolution des protagonistes (vous me direz que tout ça n’est déjà pas mal) m’ont incitée à poursuivre ce parcours où l’on se borne, comme la narratrice, à ne découvrir de Minette que ses faits et gestes, sans la connaître plus intimement.

   Et au final le roman (deuxième aspect qui m'a gênée) n’a, pour moi, tenu qu’en partie ses promesses. L’issue, on la connaissait déjà puisque la narratrice l’annonce d’emblée. Mais, tout compte fait, elle ne revient pas, alors que c’est justement là que je l’attendais, sur cette relation (ou son absence) Genna/Minette. Non. Elle l’analyse comme étant l’autre versant d’une histoire sous-jacente, celle de la relation de Genna avec son père, qui effectivement se dessine en filigrane tout au long du roman. Cette relation-ci ne manque pas d’intérêt, j’en conviens, et elle constitue vraisemblablement le socle sur lequel se sont forgés la personnalité et le comportement de Genna. Mais elle prend, de manière surprenante, le pas sur les liens si difficiles à nouer avec Minette, si bien que des interrogations, à mon sens, se trouvent éludées : ma lecture en a eu un goût d’inachevé car j’aurais bien voulu, enfin, dépasser l’apparence revêche de Minette pour apprendre à la connaître et avec elle sa communauté noire d’appartenance.

 

   « Fille noire, fille blanche » est un roman s’attachant davantage, à mon avis, à l’histoire individuelle d’une jeune fille blanche marquée par son éducation et fascinée par sa condisciple noire, laquelle n’est sûrement pas le prototype de la fille aimable, qu’un récit illustrant les tensions raciales rencontrées encore aux États-Unis en 1975. En revanche, l’évocation du passé activiste et parfois trouble (Veronica, dans sa période hippie, se souciait peu de la présence d’un enfant à ses côtés...) de ses parents, avec l’incidence qu’il eut sur le développement personnel de Genna, permet certainement d’illustrer les difficultés rencontrées par certains jeunes de sa génération dans des cas similaires.

   Et si ce roman m’a un peu ennuyée par moments, un peu frustrée à d’autres, j’ai cependant été particulièrement sensible à sa qualité littéraire: la preuve en est que je l’ai refermé avec en tête des images marquantes de ses personnages et des situations qu’ils avaient vécues, comme si je venais de voir un film, car l’auteur avait réussi à me faire passer de l’autre côté des pages, auprès des acteurs du roman. J’ai l’impression que je n’oublierai pas ces images de sitôt et comment l’enchaînement inéluctable des faits, conditionné par la volonté passionnée de vouloir bien faire de Genna (comme son père aurait aimé qu’elle fasse ?) a déterminé le destin de chacun des personnages.

 

« Fille noire, fille blanche », Joyce Carol OATES

Editions Philippe Rey (378 p)

Paru en octobre 2009

 

Bien d’autres avis chez BoB .

 

Commentaires

Sassenach le 25-08-2010 à 13:03:35
Je ne peux que te conseiller d'en lire d'autres car elle a un style très changeant et elle peut aussi bien écrire une satire sociale qu'une histoire d'horreur ou bien de la littérature jeunesse ! En tout cas, elle me surprend toujours, même si je n'ai pas forcément un coup de coeur à chaque fois !
liliba le 14-08-2010 à 22:00:37
Bizarrement, ce livre ne me tente absolument pas...
brize le 24-07-2010 à 19:44:50
@ Choupynette : Heureusement, le roman n’est pas trop long, mais j’ai vu qu’elle en avait écrit de beaucoup plus denses.


@ Restling : C’est ce qui semble ressortir parmi les lecteurs de cet auteur.


@ Val-m-les-livres : Oui, c’est visiblement un auteur de talent.


@ Keisha : M’étonne pas : j’aurais pu en faire autant.
keisha le 19-07-2010 à 14:46:30
J'ai carrément abandonné...
val-m-les-livres le 11-07-2010 à 21:20:33
Je viens de la découvrir moi aussi avec un roman qui n'est pas sorti en France (My sister my love). J'ai aimé son écriture si particulière et l'histoire était très intéressante.
Restling le 10-07-2010 à 16:40:21
Je fais partie de celles qui ont beaucoup aimé mais je reconnais que ce n'est pas mon préféré de l'auteure.
ChoupynettedeRestin le 10-07-2010 à 12:57:57
Cela doit être un peu comme dans La fille tatouée. Oates aime prendre son temps pour planter le décors, les personnages. Je comprends que tu te sois un peu ennuyée du coup. J'avais aussi trouvé le début de La fille.. laborieux.
brize le 10-07-2010 à 09:05:07
@ Kutik : Chez ceux qui connaissent déjà Oates, ce titre ne semble pas avoir fait l’unanimité. En tout cas, avec ce que tu dis sur son écriture, je serai vigilante lors du choix de mon prochain roman d’elle. Les Mulvaney a fait cette année l’objet d’une lecture commune sur les blogs et beaucoup, comme toi, l’ont aimé.


@ Clara : Pour le moment, ce sont « Les chutes », qui m’attireraient, c’est celui que j’avais noté avant de me décider pour « Fille noire, fille blanche », dont je pensais (à tort) qu’il serait moins intimiste.


@ Ys : Oui, avec cet auteur, le choix est pléthorique !


@ Emmyne : Je crois qu’il faut que tu prennes le temps de feuilleter ceux qui te tomberont sous la main pour choisir le thème qui, au moment où tu voudras franchir le pas, correspondra le plus à ton humeur du moment : parce que chez Oates, il y a l’embarras du choix !


@ Aifelle : Oui, les Mulvaney semblent faire l’unanimité.


@ Manu : Après avoir rédigé mon billet, j’ai relu ceux qui étaient déjà parus et le tien m’avait rassurée en me faisant me sentir moins seule, car la plupart étaient très élogieux.


@ Fleur : Je crois que, si je n’avais pas voulu absolument le lire parce que c’était mon premier de Oates, j’aurais abandonné rapidement ce roman, trop lent à mon goût. Mais finalement, c’est peut-être bien que je me sois forcée… on verra le souvenir qu’il m’en restera dans quelque temps.


@ In Cold Blog : C’est pas faux (et ton commentaire sur mon billet tortueux/torturé m’a fait rire) ! N’empêche que ça manquait d’action, quand même (au moins pendant les deux premiers tiers et ça fait beaucoup) !


@ Pickwick : Oui, le mieux est de privilégier les romans que tu possèdes déjà.
Pickwick le 09-07-2010 à 18:01:16
Plusieurs avis mitigé sur ce roman, je crois que je vais passer. Surtout que ma PAL ne manque pas de Oates !
In Cold Blog le 09-07-2010 à 13:43:44
M'est avis que le tien (d'avis) est mitigé parce que tu t'attendais à trouver un roman sur le racisme/la ségrégation et que tu as en as eu un sur la relation ambigüe d'une fille et de son père. Car tu as aimé le style, et tu gardes des images vives à l'esprit, c'est donc que tu as aimé quand même. Enfin, je dis ça, je dis rien smiley_id119152
**Fleur** le 09-07-2010 à 09:05:49
Un peu mitigée également ! Je ne garderai pas un grand souvenir de cette lecture...
manu-- le 09-07-2010 à 08:54:24
J'adore Oates et j'en ai lu beaucoup. Celui-ci est celui qui m'a le moins accroché, notamment à cause de la fin.
Aifelle le 09-07-2010 à 06:54:56
Je ne suis pas très attirée par ce livre, j'avais aimé "les Mulvaney" il y a longtemps.
emmyne le 08-07-2010 à 22:26:13
Un jour, c'est certain, je le sais, je lirai Joyce Carol Oates...depuis le temps que je veux la découvrir. Mais par lequel commencer ??? J'avoue que celui-ci ne me tente pas plus que ça.
Ys le 08-07-2010 à 22:02:16
Je l'ai noté celui-là, il me tente bien, mais j'ai noté aussi pleiiiin d'autres livres de Joyce Carol Oates alors je ne sais plus où donner de la tête...
clara brest le 08-07-2010 à 18:39:19
C'était également mon premier Oates et je n'avais franchement aimé. Mais depuis, j' ai lu " les femelles" et j'ai beaucoup aimé !
KUTIK le 08-07-2010 à 18:12:22
J'avais essayé de lire ce roman mais je n'avais pas accroché. J'ai lu d'autres romans de Joyce Carol Oates. Celui qui m'a marquée, c'est : "Nous étions les Mulvaney". Oates est très particulière, d'un livre à l'autre elle change complètement de style. C'est très déroutant. C'est une écriture qui dérange.