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Titre du blog : Sur mes brizées
Auteur : Brize
Date de création : 23-04-2008
 
posté le 12-09-2010 à 17:53:08

"Les rêves de mon père", Barack OBAMA

    Ce document a été publié aux Etats-Unis en 1998 et on peut trouver curieux de voir quelqu’un écrire son autobiographie à seulement 33 ans ! Mais, comme le rappelle l’auteur dans la préface de la seconde édition du livre :

"[…] c’est au cours de mes études de droit, après mon élection à la tête de la Harvard Law Review, dont j’étais devenu le premier président afro-américain, qu’on me proposa de l’écrire.[…] Je me mis donc au travail, convaincu que l’histoire de ma famille et le récit de mes efforts pour comprendre cette histoire pouvaient illustrer la séparation raciale qui a caractérisé l’histoire américaine, ainsi que l’état fluctuant de l’identité – du fait des sauts dans le temps, du choc des cultures – qui marque la vie moderne."

   Dix ans après cette première publication , Barack Obama s’est relu et, avec le recul, ne renie rien quant au fond de ce qu’il a écrit. Il précise :

"[…] je ne peux prétendre que la voix de ce livre ne soit pas la mienne, que je raconterais l’histoire de manière très différente aujourd’hui, même si certains passages se révèlent inopportuns politiquement et prêtent le flanc aux commentaires des experts et à l’"opposition research"."

   Tant mieux pour nous que ce témoignage ait été rédigé aussi tôt : depuis, Barack Obama est devenu président des Etats-Unis et il n’est pas certain qu’il s’exprimerait maintenant avec une telle liberté. Car c’est la franchise de ton qui surprend, dans ce document. La qualité de l’écriture, aussi, de la part de quelqu’un qui n’est pas écrivain mais en a le talent.

   Mais revenons à la franchise. Barack Obama raconte son histoire, celle de ses parents, puis remonte dans le temps, à l’occasion du voyage qu’il effectue, enfin, au Kenya, pour découvrir ce que fut la vie de son père (en dehors de l’épisode hawaïen où il rencontra sa mère) et celle de son grand-père. Cette dernière partie est, je l’avoue, celle qui a le moins retenu mon attention : non que la vie du père et du grand-père ne soient pas intéressantes mais si les connaître était important pour leur descendant, cela me touchait moins puisqu’il ne s’agissait pas d’expériences directes de l’auteur.

   Et ses expériences, il y revient en partant de son enfance, alors qu’il était élevé par sa mère uniquement : son père, un étudiant kenyan  venu faire ses études à Hawaï, avait en effet dû aller étudier ensuite au Massachussets, sans sa femme et son fils âgé de deux ans, car la bourse obtenue ne lui permettait pas de subvenir à leurs besoins. Puis il repartit au pays, conformément à ce qu’on attendait de lui et Barack Obama ne le revit qu’à 10 ans, pendant une brève période. A vingt en un ans, il apprendra qu’il est mort dans un accident de voiture, comme il le raconte au tout début de l’ouvrage. « Au moment de sa mort » explique-t-il, « mon père demeurait encore un mythe pour moi. » Ces images d’Epinal de son enfance, représentées par tout ce qu’on avait bien voulu lui raconter, la légende familiale en quelque sorte, il les rappelle pour creuser ensuite au-delà et mieux connaître la vie de sa mère et de son père. A laquelle, bien sûr, il est mêlé. Et dans cette retranscription des faits, Barack Obama fait preuve à la fois de beaucoup de lucidité dans son analyse rétrospective et, lorsqu’il est directement partie prenante, d’une incroyable sincérité pour évoquer ses attitudes et ses réactions, quelles qu’elles soient. Au demeurant, toute sa jeunesse, parcourue de rencontres variées liées à la diversité des lieux et des conditions dans lesquelles il a vécu, est passionnante.

 

   Elle reste aussi marquée par un épisode (que les psychologues qualifieraient sans doute de traumatisant) vécu à l’âge de 6 ans, lorsque le jeune Barack découvre ce qu’être noir veut dire alors que, jusqu’à présent, il n’avait attaché aucune espèce d’importance à la couleur de sa peau.

   C’est en feuilletant un exemplaire du magazine Life que se produit cette révélation. Le jeune garçon y voit la photo d’un Noir âgé dont la couleur de peau est bizarre, étrangement et irrégulièrement pâle. Et la légende explique qu’il regrette le traitement subi pour éclaircir sa peau : il avait « essayé de se faire passer pour un Blanc, se désolait de la manière catastrophique dont l’expérience avait tourné. Mais les résultats étaient irréversibles. Il existait des milliers de gens comme lui en Amérique, des Noirs, hommes et femmes, qui s’étaient soumis au même traitement à la suite de publicités qui leur avaient promis le bonheur, une fois devenus blancs.

Je sentis la chaleur envahir mon visage et mon cou. Mon estomac se serra ; les caractères devinrent flous. Ma mère était-elle au courant ? […]

Mon accès d’anxiété passa […]. Je gardai une grande confiance en moi, pas toujours justifiée et un don irrépressible pour les bêtises. Mais mon regard sur le monde avait été modifié, et ce, de manière définitive. »

   Plus tard, Barack Obama prendra, douloureusement, conscience de sa difficulté à se positionner entre le monde des Blancs, auquel malgré sa proximité (famille, éducation) il constate qu’il ne peut pas appartenir et celui de ses frères noirs, dont beaucoup « ont la haine ». Ce tiraillement l’amènera, un temps, à se sentir « absolument seul ». Quant à son choix ultérieur de vivre aux Etats-Unis et, pendant quelques années, d’y occuper dans un quartier difficile à majorité noire, à Chicago, un poste d’ « organisateur de communauté », sans équivalent chez nous, il reflètera sa volonté de s’engager activement pour lutter contre le déséquilibre social persistant entre Noirs et Blancs. Enfin, la quête de ses racines africaines, qui l’amènera à découvrir les membres de sa famille du Kenya (dont des frères et sœurs de son père remarié), se situera dans le prolongement de cette démarche visant à se situer, en tant qu’individu et en tant que Noir, dans son environnement.

   Jusque là, je considérais que Barack Obama était certes  le premier président des Etats-Unis afro-américain, avec toute la valeur emblématique représentée par un tel événement mais, assez naïvement sans doute, je ne mesurais pas l’importance que sa couleur de peau avait pu revêtir pour l’intéressé : la lecture de son autobiographie m’a ouvert les yeux.

 

   « Les rêves de mon père » fut une lecture globalement captivante, donc, d’autant que le récit est plein de vivacité, avec une insertion fréquente de dialogues contribuant à l’impression de naturel.

   Une petite frustration tout à la fin cependant : j’attendais avec impatience la romance avec Michelle… et j’en ai été pour mes frais, car le récit détaillé s’interrompt en 1988, la suite (à laquelle appartiennent la rencontre puis le mariage avec Michelle) ne faisant l’objet que d’un très rapide survol événementiel !

 

Extrait de la seconde préface :


   "[…] ce qui me frappe le plus en songeant à l’histoire de ma famille, c’est une éternelle tendance à l’innocence, une innocence qui semble inimaginable, même mesurée à l’aune de l’enfance. Le cousin de ma femme, qui n’a que six ans, a déjà perdu, lui, cette innocence. Il se trouve que certains petits camarades du cours préparatoire ont refusé un jour de jouer avec lui parce qu’il a la peau noire, comme il l’a raconté à ses parents en rentrant de l’école. Apparemment, ses parents, nés et élevés à Chicago et à Gary, ont pour leur part perdu leur innocence depuis longtemps, et s’ils ne montrent aucune amertume […], on décèle cependant une note de chagrin dans leur voix quand on les écoute se demander s’ils ont bien fait d’aller s’installer à l’extérieur de la ville, dans une banlieue principalement blanche, afin d’éviter à leur fils d’être pris dans d’éventuelles fusillades entre gangs et de fréquenter, à coup sûr, une école aux moyens insuffisants.

   Ils en savent trop, nous en avons tous trop vu, pour prendre la brève union de mes parents – un homme noir et une femme blanche, un Africain et une Américaine – pour argent comptant. En conséquence, certaines personnes ont beaucoup de mal à me prendre pour argent comptant. Quand on ne me connaît pas bien, qu’on soit noir ou blanc, et qu’on découvre mes origines (et c’est généralement une découverte, car j’ai cessé de mentionner la race de ma mère à l’âge de douze ou treize ans, quand j’ai commencé à flairer que, ce faisant, je cherchais à m’attirer les bonnes grâces des Blancs), je vois la fraction de seconde d’adaptation, le regard qui cherche dans mes yeux quelque signe révélateur. Ils ne savent plus qui je suis. En secret, ils devinent le trouble intérieur, je suppose… le sang mêlé, le cœur divisé, la tragédie du mulâtre pris entre deux mondes. Et quand je leur explique que, non, cette tragédie n’est pas la mienne, ou tout du moins pas la mienne seule, c’est la vôtre, fils et filles de Plymouth Rock et d’Ellis Island, c’est la vôtre, enfants d’Afrique, c’est la tragédie à la fois du cousin de ma femme âgé de six ans et celle de ses camarades blancs, vous n’avez donc pas à chercher ce qui me perturbe, tout le monde peut le voir au journal télévisé, le soir… et si nous pouvions au moins reconnaître cela, le cycle tragique commencerait à se rompre… quand je leur dis tout cela, eh bien, je suppose que je parais incurablement naïf, cramponné à de vains espoirs […]. Ou, pire encore, j’ai l’air de vouloir me cacher de moi-même."

 

 

« Les rêves de mon père », Barack OBAMA

 Paru en 1995 sous le titre original : « Dreams from my father »

Traduction française en 2008, aux Editions Presses de la cité (454 p)

Disponible aussi en poche (collection Points)

 

Commentaires

brize le 22-09-2010 à 20:14:01
@ Theoma : Je sais qu’on hésite toujours avant de se lancer dans ce genre de lecture et je suis contente que tu apprécies les extraits : je les avais choisis justement pour vous donner une idée du livre, même si vous ne le lisez pas.


@ GeishaNellie : Mais tu as tout à fait raison, je trouve (et j’aime beaucoup la spontanéité de ton commentaire) ! Mais les parents de Barack ont effectivement divorcé et refait leur vie chacun de leur côté, ce que mon billet ne dit pas explicitement (mais il y aurait eu tant de choses à dire !) puisque j’ai seulement mentionné au passage que le père était remarié.
GeishaNellie le 22-09-2010 à 19:57:48
Je me permet seulement un petit commentaire, peut-être ne devrais-je pas. Mais en lisant ton résumé je me suis dit : « à quoi sa sert d'avoir femme et enfant si tu ne les vois jamais. Non pas rarement, mais jamais. Aussi bien divorcer et permettre à la femme d'avoir une nouvelle vie. Non ?» Voilà, petit commentaire pas rapport.
Theoma le 22-09-2010 à 19:47:50
En effet les extraits sont beaux et donnent envie. Je passe pour l'instant, ce que tu en dis m'a suffit.
Brize le 21-09-2010 à 21:39:09
@ val-m-les-livres : Qui ça ??? smiley_id118878
val-m-les-livres le 21-09-2010 à 16:53:32
J'aurais été frustrée moi aussi. Michelle et Barack, c'est quand-même autre chose que Nicolas et carla (gloups, j'ai rien dit).
brize le 15-09-2010 à 21:58:12
@ Manu : Je sais qu’il y a d’autres ouvrages de Barack Obama, mais il me semble qu’ils sont d’ordre idéologique, ceux-là, et non autobiographiques.


@ KP78 : Je suis certaine qu’il t’intéresserait !


@ Gwenaëlle, Maijo : Un de plus dans la LAL !


@ Sassenach : J’ai souvent eu envie de l’acheter, mais j’avais peur qu’il traîne sur mes étagères sans que je le lise. Du coup je l’ai emprunté à la bibliothèque, ce qui m’a permis en plus de bénéficier du grand format, pas désagréable.

Et je pense que tu accrocheras.


@ Harfang : Eh oui, il faut faire des choix !


@ Nanne : Un bon achat, que tu ne regretteras pas, je pense !
Nanne le 15-09-2010 à 15:00:38
J'ai acheté ce livre dès sa sortie en poche, mais sans avoir encore eu le temps de me plonger dans ses souvenirs d'enfance et ses réflexions sur sa qualité d'afro-américain ! Ton billet me fait d'un coup regretter de ne pas l'avoir encore lu ...
maijo le 14-09-2010 à 04:47:54
Ton billet donne franchement envie de lire le livre. Je m'empresse de le noter.
harfang le 13-09-2010 à 14:06:42
oui ce peut -être intéressant bien que je préfère la fiction en général.

On verra quand ma pile aura diminuée car en ce moment c'est plutôt la folie ! surtout que je jongle avec le cinéma, alors j'ai moins le temps de lire...
Sassenach le 13-09-2010 à 09:53:20
Je le note dans un coin, même si je ne suis pas fan d'autobiographies ! Il est à la biblio alors je peux quand même essayer de le lire et on verra bien si j'accroche Sourire
Gwe(naelle) le 13-09-2010 à 08:50:20
Une lecture originale et intéressante. Je retiens...
kp78 le 13-09-2010 à 07:26:46
Visiblement très intéressant ! Il va rejoindre ma liste celui là !
manu-- le 12-09-2010 à 19:36:33
Il est dans ma PAL. Mon mari a beaucoup aimé. Je pense qu'il existe une deuxième partie où il évoque son histoire avec sa femme ;-)