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Titre du blog : Sur mes brizées
Auteur : Brize
Date de création : 23-04-2008
 
posté le 13-10-2010 à 22:08:51

"Helena Rubinstein - La femme qui inventa la beauté", Michèle FITOUSSI

 « Pour moi qui ne connaissais rien à cette femme, hormis sa signature sur des produits de beauté que je n’employais pas, les premières lignes de sa biographie ont suffi : sa naissance, en 1872, à Kazimierz, le faubourg juif de Cracovie, ses sept sœurs cadettes […], et son départ, toute seule pour l’Australie, à 24 ans, armée d’une ombrelle, de douze pots de crème [que lui avait remis sa mère] et d’un culot – chutzpah, en yiddish – incommensurable.

   Tout de suite mon imagination s’est mise à galoper. Je l’ai vue prendre le train, le front pensivement appuyé contre la vitre, en récitant comme un mantra les prénoms de ses sœurs. Je l’ai vue, du haut de son mètre quarante-sept, grimper la passerelle du navire qui mettrait deux mois à gagner l’Australie, en parcourant la moitié du globe. J’ai vu ce minuscule bout de pionnière débarquer à Melbourne, dans un pays en friche, je l’ai vue se débattre, je l’ai vue manquer de sombrer, et je l’ai vue gagner.

   Sans que j’en sache beaucoup plus sur elle, Helena Rubinstein est ainsi devenue pour moi une héroïne romanesque, une Scarlett O’Hara polonaise, une conquérante au caractère forgé dans l’acier. Sa devise, elle qui détestait le passé, aurait pu être : « En avant ! », juchée sur ses talons de douze centimètres. […]

   Une plongée dans sa vie intense a confirmé ce que je pensais. Cette personnalité mal connue et pour tout dire oubliée, dont l’existence a traversé près d’un siècle (elle est morte à 93 ans, en 1965), et trois continents, était inouïe, hors normes, un génie, pour tout dire.

   Dotée de son courage, de son intelligence et de sa volonté de réussir qui lui faisaient oublier maris, enfants, famille, elle a bâti un empire à la fois industriel et financier. Mieux encore, elle a presque tout inventé de la cosmétique moderne et des moyens de la démocratiser. Ce qui n’était pas si simple à l’époque – et ne l’est toujours pas du reste, quoi qu’on en pense – pour une femme, de surcroît étrangère, pauvre et juive. Dédaignant avec superbe ces quatre handicaps, dont on ne sait lequel était le pire, elle en a souvent même fait une force. Non sans mal, on s’en doute. »

(extrait de la préface de l’auteur)

 

   D’Helena Rubinstein, je ne connaissais moi aussi strictement rien… excepté le nom, bien sûr, associé à une prestigieuse gamme de produits de beauté.

   La biographie de Michèle Fitoussi m’a donc permis de partir à la découverte d’un parcours d’exception, auquel la plume toute en vivacité de l’auteur prête un caractère quasi-romanesque. Et il y a de quoi ! Parce que qui aurait pu croire qu’Helena, compte tenu de la modestie de ses origines, connaîtrait un tel destin ?

   Ce destin, c’est elle qui se l’est fabriqué. Car avant d’enchaîner les réussites (avec comme point de départ sa fameuse crème Valaze et son premier magasin à Melbourne) en implantant ses salons à Londres, New York, Paris... , il y a eu les années de galère et la volonté, pugnace, d’avancer coûte que coûte. Et une fois la réussite atteinte, Helena ne s’est jamais reposée. Certes, il y a eu deux conflits mondiaux à traverser et elle aurait pu y perdre ce qu’elle était parvenue à forger. Mais de toute façon, Helena Rubinstein était un véritable bourreau de travail, car elle l’adorait, son travail, s’y investissant totalement, jusqu’à la fin de sa vie et au détriment, Michèle Fitoussi le souligne, de sa vie personnelle.

   C’est bien là tout le paradoxe de cette femme, incapable de tisser des liens affectifs vraiment satisfaisants, que ce soit avec son premier mari ou, plus tard, avec ses fils, auxquels elle n’a jamais consacré autant de temps que celui voué au développement de ses affaires.

   Avec beaucoup de perspicacité, Michèle Fitoussi dresse le portrait de cette battante en n’occultant aucune facette de sa personnalité souvent ambivalente (réservée mais loquace dès qu’elle parle boutique, plutôt pingre mais capable d’être très généreuse…), telle qu’elle s’affirmait aussi bien sur le plan professionnel que personnel. Et si Helena s’est acharnée à enjoliver sa vie, revisitant à sa manière les années préludant au succès pour dessiner les contours de sa légende et n’hésitant pas, aussi, à enjoliver tout ce qui concernait les origines et la fabrication de ses produits, sa biographe, elle, s’est efforcée de démêler le vrai du faux, pour nous donner de son parcours l’aperçu le plus exact qui soit.

   C’est un des atouts de cet ouvrage, qui conjugue avec bonheur l’analyse pénétrante d’un personnage hors du commun et l’évocation, en contrepoint, de presque un siècle d’évolution de nos sociétés occidentales, en braquant le projecteur aussi bien sur la vie des femmes et leur image que sur celle des milieux intellectuels et artistiques. Car Helena Rubinstein les fréquentait assidûment, ces milieux, donnant régulièrement des soirées où se croisait tout le beau monde de l’époque. Elle était aussi une collectionneuse hors pair qui a acheté tant et plus d’œuvres d’art (y compris d’art primitif, qui n’était pas encore au goût du jour), se trompant parfois mais, le plus souvent, aidée par son mari ou ses amis, devinant les talents en germe, si bien que ses acquisitions ne faisaient que prendre de la valeur avec le temps. A noter, parmi celles-ci, tous les portraits qu’ont dressés d’elle des peintres célèbres (voir ci-contre celui de Dali). Enfin, elle joua aussi les précurseurs en matière de publicité, utilisant sa vie durant son image pour promouvoir sa marque.

 

   J’ai lu avec grand plaisir cette biographie au rythme enlevé d’une femme littéralement extraordinaire, une self made woman dont la modernité s’affiche clairement dans sa manière de développer ses produits, en commençant par le lancement du maquillage, considéré jusque là comme vulgaire et, au fur et à mesure, son empire financier. Si ma préférence va aux années difficiles, celles où personne ne la connaît encore, tout m’a intéressée dans cette trajectoire. Elle permet d’évoquer le milieu émergent de l’industrie cosmétique, où Helena Rubinstein s’afficha comme une visionnaire, prônant comme indissociables l’hygiène de vie et les soins de la peau, tout en s’intégrant à une description socioculturelle plus large de son temps (qui m’a entre autres rappelé à quel point l’antisémitisme sévissait aussi aux Etats-Unis).

 

   Bref, une lecture où l’intérêt du récit se double d’un intérêt culturel indéniable : que demander de plus !

 

 

« Helena Rubinstein – La femme qui inventa la beauté », Michèle FITOUSSI

Editions Grasset (492 p)

Paru le 1er octobre.

Le site dédié.

Lu dans le cadre d’un partenariat entre BoB et les éditions Grasset.

 

L'avis de Tamara ("En un mot : passionnant !").

 

Et demain soir, je participe à une rencontre avec l’auteur :

 

Commentaires

brize le 17-10-2010 à 13:50:36
@ Tamara : J’ai essayé de ne rien oublier de ce qui m’avait intéressée dans cette biographie : pas facile !


@ Sophie Kune : Merci ! (et bienvenue « Sur mes brizées » smiley_id172963). Et oui, 3 parts de tartes parce que cette biographie les vaut bien !


@ Liliba : Une biographie qui a tout pour te plaire, donc !


@ Restling : Moi aussi, j’ai commencé avec les biographies d’écrivains et je me mets à élargir : dès lors que c’est bien écrit et que ça ne se perd pas dans des détails à n’en plus finir, si le personnage m’intéresse et qu’il est bien situé dans son contexte, ça peut m’intéresser. Et ici, tout était OK !
Restling le 17-10-2010 à 11:28:32
Tu es bigrement tentante dans ton billet ! Je me suis mise aux biographies (d'écrivains) il y a peu de temps, je vais peut-être élargir mon point de vue. Clin doeil1
liliba le 17-10-2010 à 10:33:13
Ah il faudrait que je le lise, d'autant plus que j'ai bossé pour cette marque pendant 4 ans !

Je n'ai lu que les très romancés romans de Sulitzer : Annah et l'impératrice (mais que j'avais adorés à l'époque).
Sophie Kune le 16-10-2010 à 17:24:08
Très bel article qui donne vraiment envie de se plonger dans cette bio qui se lit avec plaisir, d'une seule traite et qui nous apprend beaucoup sur le XX ème siècle et la condition féminine.

3 parts de tarte bien méritées :-)
Tamara le 15-10-2010 à 17:52:34
Ton billet est tout aussi passionnant ! :-)
brize le 15-10-2010 à 10:39:39
@ Cynthia : Je suis certaine que tu vas aimer !


@ Aifelle : Helena Rubinstein côtoie des célébrités, en devient une elle-même, mais elle n’a rien d’un « people » au sens péjoratif où on peut l’entendre : c’est, avant tout, une bosseuse et si elle participe aux mondanités, c’est en y restant toujours un peu en deçà, réservée ; mais elle sait que ça fait partie du jeu, elle a compris le pouvoir de son image pour sa marque.


@ Meria et Pincureuil : Laissez-vous tenter : vous ne le regretterez pas !


@ Keisha : Et trois parts largement méritées : aucun état d‘âme pour les attribuer !


@ Manu : Mais elle se lit comme un roman ! (et puis, les règles sont faites pour être transgressées, non ?)
manu-- le 14-10-2010 à 21:03:43
Je ne suis pas fan de biographies et bon, celle-ci ne déroge pas à la règle.
Pincureuil le 14-10-2010 à 20:55:54
Cette bio me tentait après avoir lu un article dessus dans Elle. Je la note !
keisha le 14-10-2010 à 08:25:35
J'ai hésité à le lire, il me semble avoir déjà lu sa biographie il y a longtemps, ou alors du romancé... Bah, pas le temps...

Trois parts de tarte quand même!
Meria le 14-10-2010 à 08:05:22
Je le note dans ma LAL. Ton commenatire me tente :-)
Aifelle le 14-10-2010 à 06:55:03
Je me demandais justement s'il ne s'agissait pas d'un livre trop "people". Il ne semble pas, à l'occasion pourquoi pas.
Cynthiaaa le 13-10-2010 à 22:40:08
Très beau billet qui donne envie ! Ce qui tombe plutôt bien vu qu'il est prévu dans mon programme de ce mois-ci Clin doeil