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Titre du blog : Sur mes brizées
Auteur : Brize
Date de création : 23-04-2008
 
posté le 26-10-2010 à 19:22:38

"Un autre monde", Barbara KINGSOLVER

   En 1929, sa mère, Salomé, est repartie avec lui vers son pays d’origine, le Mexique, quittant son mari pour rejoindre Don Enrique et la vie plus fastueuse après laquelle elle court et continuera à courir, utilisant les hommes comme autant de moyens de parvenir à ses fins. En attendant, les voilà dans ce lieu reculé qu’est Isla Pixol. Le garçon a treize ans, il aide Leandro aux cuisines, lit avec passion les incroyables aventures de Cortès le conquérant, découvre le monde sous-marin et une grotte mystérieuse, la lacuna.

   Plus tard, sa mère le réexpédiera à son père, tel un paquet, et il fréquentera une école militaire pour adolescents, la Potomac Academy, à Washington.

   Et lorsque celui qui, nous le savons, devait être écrivain, retournera au Mexique, ce sera pour y côtoyer Frida Kahlo, Diego Rivera et l’homme qu’ils hébergeaient alors chez eux, Trostky. Avant de revenir aux Etats-Unis, au moment où la « chasse aux sorcières » du maccarthysme poursuit tout ce qui ressemble de près ou de loin à un communiste.


   Quant à moi, je ne suis que l’archiviste, portant à votre regard les écrits intimes de cet homme, Harrison William Sheperd, dont je veux que vous connaissiez l’histoire.

 

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    Il y a des livres qui vous apprivoisent lentement et, une fois qu’ils l’ont fait, on redoute le moment où il faudra les quitter.

   « Un autre monde » a fait partie de ceux-là.

   J’ai commencé sa lecture en étant un peu déconcertée. Je me souvenais vaguement d’une quatrième de couverture (que je n’ai pas reprise ci-dessus, j’ai rédigé ma propre présentation) évoquant Frida Kahlo et Trotsky, donc j’attendais leur apparition et l’irruption de l’Histoire dans le récit. Au lieu de quoi, j’avais l’ébauche d’une autobiographie, dont la musique, certes, me plaisait mais, bon, je n’étais pas partie avec l’intention de lire le roman d’apprentissage d’un adolescent.

   Et puis, peu à peu, en même temps que je ne pouvais résister à la voix singulière du narrateur, témoin de la finesse de son jugement, de sa capacité à épingler, souvent avec humour, les choses et les gens, et alors que l’autobiographie avait cédé la place à ses journaux intimes, j’ai perçu en filigrane le dessin de l’Histoire derrière l’histoire de Harry Sheperd, lorsqu’il est confronté aux revendications des vétérans de la première guerre mondiale (la « Bonus Army ») réclamant le paiement des indemnités qui leur sont dues. Et c’est là que réside une des forces du roman, incrustant l’intime dans le monde, les résonnances du second sur le premier comme les échos que renvoie l’histoire de Cortès, qui a tant impressionnée Harry adolescent, à celle du monde contemporain. Dès lors, le roman ne cessera plus de nous transporter du particulier au général, d’un destin individuel à celui d’une nation, sur lequel il s’interroge. Au Mexique, d’abord, puis aux Etats-Unis.

   On y croise bien les personnages illustres que j’attendais. Frida Kahlo, à la beauté luxuriante, si proche par l’âge du narrateur et partageant avec lui un tempérament d’artiste, sauf que chez elle tout est feu, fascine le jeune homme par sa combativité. Son époux Diego Rivera, peintre que j’aurais dû connaître mais que j’ai découvert ici, est à lui seul emblématique des relations pouvant unir l’art et la vie, puisque ses fresques (dont l’une se verra interdite à New York, parce qu’y apparaît Lénine) sont en prise directe sur les mouvements sociopolitiques de son temps. Plus loin dans le roman, l’exposition avortée (car elle montre la vérité d’un pays) des peintres américains prévue pour l’exportation, illustrera elle aussi le rôle éventuellement politique de l’art.

   Quant à Trotsky, le lecteur le découvre par le truchement de cette fiction, dans une intimité imaginée mais on peut être certain que le travail documentaire préalable de l’écrivain assoit cette extrapolation humaine sur des bases solides.

   Après avoir côtoyé de tels personnages, le choc du maccarthysme paraît encore plus rude. Là aussi, la fiction facilite l’appréhension de l’intérieur, comme si on la vivait soi même, d’une réalité connue mais dont l’auteur nous fait au mieux percevoir la terrifiante absurdité.

   A cela s’ajoute, autre contrepoint, une réflexion davantage ciblée sur l’écriture comme nécessaire moyen d’ancrage dans le réel, tant au niveau individuel (j’en veux pour preuve l’importance primordiale que ses carnets intimes revêtent aux yeux du héros), qu’au niveau collectif (l’écrivain miroir réfléchissant et réflexif de son temps).

   Enfin, le roman questionne avec pertinence l’émergence du pouvoir des médias, au travers de celui de la radio. A cet égard, l’exemple de l’onde de choc provoquée par la phrase de Winston Churchill sur le « rideau de fer » est probant.

 

   Mais toutes ces considérations sur les nombreuses facettes intéressantes de l’œuvre ne doivent pas faire oublier qu’ « Un autre monde » est avant tout l’histoire de celui que Frida Kahlo avait surnommé Insolito. Je l’ai suivie avec un intérêt croissant, m’attachant de plus en plus à l’individu, notant l’émergence d’une sensibilité hors du commun, une manière de conter sans se mettre en avant, observateur attentif ponctuant souvent ses aperçus narratifs par une assertion piquante. Chez lui, attention particulière aux autres et discernement peuvent cependant côtoyer une certaine candeur, une foi persistante dans le genre humain. Si bien que j’ai partagé, vivement, ses émotions, sur un registre allant de l’étonnement à l’admiration, de la joie à la douleur la plus intense, de la confiance à la stupéfaction.

   Un mot enfin de la construction, car elle a son importance. L’autobiographie esquissée est subitement interrompue par une mystérieuse archiviste (omnisciente) intervenant bien des années plus tard et elle se trouve relayée par des carnets tenus par l’auteur, entrecoupés de divers documents, lettres ou coupures de presse. Certes, le parcours est chronologique mais la tension sous-jacente est permanente puisque l’archiviste nous précise rapidement (dès la page 44) qu’en 1954 Sheperd était mort, soit à moins de quarante ans et bien sûr on se demande, anxieusement, ce qui s’est passé. Et il y a, in fine, une manière de jouer avec le lecteur en faisant ricocher la structure du roman sur celle des romans de Sheperd, une façon de boucler ainsi la boucle, qui m’ont emballée.

 

  Superbement écrit, « Un autre monde » est un roman, fin, intelligent et sensible, mêlant avec bonheur et justesse l’individuel et l’universel, de ceux dont on se dit que les heures passées à le lire vous ont non seulement été agréables mais vous ont nourri, enrichi : et il n’y en a pas tant que cela, des romans de cette sorte !

 

« Un autre monde », Barbara KINGSOLVER

Editions Payot et Rivages (664 p)

Paru en août 2010

 

Lu aussi par :

Papillon : « Un roman ambitieux, époustouflant et vertigineux, à la construction subtile et à l’écriture dense […] »

Winniethepooh : « Ce qui est extraordinaire, c'est ce mélange entre personnes ayant vraiment existés et le héros du livre, qui vous donne l'impression que Shepherd a réellement vécu alors qu'il n'est qu'invention de l'auteur

Zarline : « Ce livre est ce que j'appellerais un "livre sandwich". Le pain est bon, mais ce qui vaut vraiment la peine est la farce du milieu. Je suis en effet passée durant ma lecture d'un léger ennui à une lecture coup de cœur. »

Enna n’a pas aimé (abandon à la page 150).

 

Commentaires

L'amarrée des mots le 26-09-2016 à 18:06:39
Fascinée par l'histoire de Frida, Diego et Trotski, je n'ai pas pu passer à côté de ce roman. Un vrai chef-d'oeuvre et une auteure que j'ADORE!

Bonne journée
GeishaNellie le 16-11-2010 à 18:38:46
J'aime énormément Frida Kahlo, alors si par ce personnage je peux en connaître plus sur cette femme dont j'admire la force de caractère et le talent, alors je prends ce livre en note.
Brize le 06-11-2010 à 19:09:06
@ Sassenach : L’histoire n’a rien à voir avec celle d’ « Un été prodigue », mais si elle ne t’attire pas, tu as raison de ne pas te risquer.


@ Manu : Figure-toi que « Les yeux dans les arbres », je l’avais acheté à sa sortie… et je l’ai donné sans avoir réussi à en achever la lecture. J’avais beaucoup aimé les romans que j’avais lus précédemment : « L’arbre aux haricots » et « Les cochons au paradis » mais là, pas moyen d’accrocher… En revanche, j’avais adoré, ensuite, « Un été prodigue ».

Avec « Un autre monde », on a quelque chose de très différent des trois que j’avais aimés mais pourtant le roman m’a beaucoup plu : ceci pour dire que, si l’histoire et les thèmes traités t’attirent, il ne faut pas craindre de t’y risquer sans tenir compte de ton expérience précédente, ça vaut le coup.


@ Wonderful : Je viens justement d’évoquer « Les yeux dans les arbres » auprès de Manu : voir mon commentaire ci-dessus !
wonderful le 04-11-2010 à 22:11:27
Elle est super barbara mais depuis "les yeux dans les arbres", je ne peux plus... J'ai saturé; mais c'est vrai qu'elle a un humour fin!
manu-- le 30-10-2010 à 15:08:57
J'ai souvenir d'une lecture mi figue mi raisin avec "Les yeux dans les arbres" Des passages longs et ennuyeux avec des bestioles etc comme le dit Karine et d'autres passionnants. Mais je n'ai plus jamais eu l'envie de lire cette romancière.
Sassenach le 28-10-2010 à 14:02:08
Ton billet est très beau mais j'ai un souvenir de lecture trop pénible pour Prodigal summer (où je m'étais trainée comme une âme en peine au fil des pages. En plus, avec ce nouveau titre, je ne suis même pas attirée par l'histoire alors je passe mon tour !
brize le 27-10-2010 à 19:11:14
@ Clara Brest : Je m’en réjouis !


@ Papillon : Merci ! Je vois bien que mon billet est (trop ?) long…mais je n’ai pas réussi à couper ! D’ailleurs, arrivée à la fin de ma lecture, je me suis dit que je relirais ce roman (remarque que je ne me fais quasiment jamais).


@ Emmyne : « Un été prodigue » n’a rien à voir avec celui-ci, mais j’avais adoré (du coup, j’étais déçue, quand il a fait l’objet, il y a un an je crois, d’une lecture commune du Blogoclub, car les avis étaient très divers…).

(« Un pied au paradis » : lecture achevée et je ne suis même pas sûre qu’on chipote Clin doeil1 !)


@ Karine : Je te le confirme, rien à voir avec « Un été prodigue »smiley_id176237 (car c’est à celui-là que tu dois faire allusion, je pense), alors peut-être qu’il te plairait.


@ Keisha : A mon avis, les deux titres sont susceptibles de te plaire (mais, bon, je me trompe peut-être) !


@ Cathulu : Oui, lis-le ! (et là, je ne peux m’empêcher d’espérer que tu aimeras aussi, car on a toujours envie de partager ce qui nous a beaucoup plu)


@ Zarline : Comme je le disais chez Papillon, je savais que je lirais ce roman, donc j’avais volontairement zappé les critiques. Du coup, après avoir rédigé la mienne, j’étais curieuse de voir quelles avaient été les réactions d’autres lecteurs et ça m’a fait très plaisir de découvrir la tienne, fort bien illustrée en plus (j’étais contente de voir la maison de Diego Rivera, telle que le narrateur la décrit ; les fresques, je les avais vues en faisant des recherches sur le peintre).
zarline le 27-10-2010 à 15:53:51
Je suis très heureuse de lire un autre billet enthousiaste sur ce livre et j'espère qu'il encouragera les futurs lecteurs à passer cette première partie un peu plus difficile pour découvrir la suite. Plus je repense à ce livre, plus je trouve la construction et les personnages brillants. Merci pour le lien ;-)
cathulu le 27-10-2010 à 07:16:45
Il est dans ma PAL et ton billet vient d ele faire remonter d'un cran!Sourire
keisha le 27-10-2010 à 07:07:11
Sans étonner personne, je crois que je vais plutôt lire tranquillou un autre titre, avec plus de nature (coucou karineSourire ^_^)
Karine:) le 26-10-2010 à 23:12:32
J'ai été plus ou moins emballée par ma première lecture de Kingsolver, du coup, j'hésite. Pourtant, ici, il ne semble pas avoir trop de verdure, de bestioles et de gros messages écolo... je note, donc.
emmyne le 26-10-2010 à 21:57:45
Ah, depuis le temps que je me promets de lire B.Kingsolver, j'ai Un été prodigue dans ma Pal, il patiente, il patiente... Alors ce billet...


( Un pied au paradis terminé Sourire
pappillon le 26-10-2010 à 21:02:33
Très beau billet qui rend parfaitement la densité et la richesse de ce roman. Mon grand coup de coeur de la rentrée !
clara brest le 26-10-2010 à 20:22:50
Après un tel billet, difficile de ne pas le noter...