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Titre du blog : Sur mes brizées
Auteur : Brize
Date de création : 23-04-2008
 
posté le 10-11-2010 à 18:37:07

"May le monde", Michel JEURY

Présentation de l’éditeur :

  May a dix ans. Peut-être est-elle en train de mourir. Le docteur Goldberg l’a envoyée en vacances dans la maison ronde, au milieu de la forêt, rejoindre quatre locataires, Thomas et Lola, Nora et la docteur Anne. Ils sont chargés en fait de distraire les enfants malades. Et de leur apprendre le monde.

  Un monde qui ressemble au nôtre. Mais qui n’est pas le nôtre, qui en est prodigieusement distinct et distant, sur une autre brane. Où tout, en réalité, est différent, subtilement ou violemment. Le docteur Goldberg vous expliquera ça.

  Encore heureux qu’il y ait le Changement, sans lequel la vie ne vaudrait pas d’être vécue. Et l’Extension, si vaste qu’elle cache peut-être, dans quelque recoin d’un monstrueux capharnaüm, ce que May nomme en langage grimm’s mondo paradisio.


  Après plus de vingt années, Michel Jeury revient à la science-fiction. Au début des années 1970, il a secoué le domaine français avec sa trilogie chronolytique – Le Temps incertain, Les Singes du temps et Soleil chaud poisson des profondeurs […].

 

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   Où je suis sous le charme…


   Où sommes-nous, au juste ? May parle d’une « forêt magique », attend quatre jeunes gens dont un médecin chargés de la distraire parce qu’elle est malade, comme ces clowns qui viennent voir les enfants à l’hôpital. Son père a disparu. Dans un « trou noir du temps », pense-t-elle. Parce qu’il s’en passe de drôles de choses dans le monde de May. Il y a le changement, la sortie de phase aussi.

   La sortie de phase, ça peut vous tomber dessus n’importe quand. Sur l’autoroute, par exemple. Vous roulez et puis, soudain, plus personne. Et ce silence… Votre absence durera plus ou moins longtemps et, quand vous reviendrez (quand vous ferez le choix de revenir ?), les choses et les gens auront plus ou moins changé.

   Le changement, lui, il y a ceux qui le connaissent de près parce qu’ils l’ont pratiqué, à plusieurs reprises même, certains paraissent d’ailleurs s’y être perdus, comme Isabella, dont le langage s’oblitère peu à peu, qui découvre son corps et se sent animale. Isabella, autour de laquelle le cordon sanitaire se resserre, parce qu’elle a contracté un mal ancien et dangereux, la fièvre de Suru.

   A l’affût, quêtant les indices, le lecteur essaie de reconstituer une cohérence au sein de ce monde (de ces mondes) qui lui échappent. May vit dans un univers où semblent coexister, tous proches, l’infinité des mondes possibles, entre lesquels on peut facilement basculer et le « changement » serait ce passage.

   Et à l’affût, le lecteur l’est en outre dans sa lecture au sens littéral du terme. Car le langage aussi semble la proie de ces infimes variations, qui peut avoir cheminé (on est en 2022) en prenant des embranchements inattendus. Dans tous ces mots inconnus, le lecteur reconnaît l’ancienne racine ou l’ancien terme, devine l'origine de la bifurcation (abréviations, anglicismes, argot…), ou bien s’étonne lorsqu’on lui parle d’une pouche, une voiture, du nom de son inventeur : alors, ce monde de May aurait bifurqué depuis longtemps par rapport au nôtre ? En témoigneraient ces traces de notre passé commun, noms de lieux ou de personnages illustres, qu’on reconnaît bien que légèrement changés.

   La lecture prend des allures de jeu de piste des rêves, on admire la capacité de l’auteur à nous emmener ainsi, au-delà de notre représentation cartésienne de l’univers, on se demande si les chemins emmêlés seront dénoués à la fin ou si l’auteur nous plantera là, au milieu de l’entrelacs de nos supputations. Mais qu’importe : ce vagabondage subtilement déroutant, onirique, est suffisamment prenant pour qu’on le suive.


   … mais ça n’aura pas duré :


   Tel était le premier jet de mon billet : je n’étais pas encore parvenue à la page 100 du roman, mais je voulais capter à chaud cette impression-enchantement initiale. J’ai bien fait puisqu’à la manière d’un rêve, elle s’est dissipée…

   Au fil de courts chapitres, on suit May et ceux qui l’entourent mais aussi les tracés chaotiques d’Isabella puis de Judith et Mark, personnages qui ne sont jamais ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait un autre. Au bout d’un moment, je me suis lassée d’un scénario répétitif car jouant, au-delà d’énigmatiques incidents de parcours, sur les itérations et s’y diluant, même s’il y a un réel cheminement chronologique. On progresse un peu dans notre étude mondologique, grâce aux indices-éclaircissements parsemés dans le(s) récit(s), quand ce n’est pas le docteur Goldberg qui intervient pour nous fournir un aperçu théorique, mais j’avais l’impression que, au fond, l’auteur finissait par tourner un peu en rond. Les séquences se suivent, se ressemblent parfois (vols dans l’air-eau, passages dans un monde en décohésion, Isabella aux franges du temps dont le langage de plus en plus déconstruit devient très pénible à lire…) : j’appréciais l’étrangeté des univers imaginés, certains plus inquiétants voire terrifiants (cauchemardesques) que d’autres… mais je me suis surprise à regarder s’il me restait encore beaucoup de pages, signe qui, hélas, ne trompe pas, me lassant aussi d’un vocabulaire qui n’avait plus l’attrait de la nouveauté et ne se renouvelait pas. J’ai eu toutefois un regain d’intérêt dans la dernière partie, où cette sensation de piétinement a momentanément disparu car tout se met à bouger-progresser davantage (jusqu’à une fin fermée-ouverte, qui colle bien au propos).


   « May le monde », roman original et inclassable, emmènera son lecteur dériver aux marges du réel, vers l’infinité des possibles, pour peu qu’il accepte de quitter un temps son monde candide et sa vie bonobo (ordinaire) où l’ennui pesant du non changement le guette et mémore que « je est un autre ». En compagnie d’une petite fille rêveuse et vive, au langage primesautier, il se lancera dans un insolite et énigmatique périple.

   Pour ce qui me concerne, le charme de la découverte n’a pas tenu sur la durée. L’intérêt suscité par les curiosités langagières s’est émoussé, une fois que j’en eus fait le tour. De même pour le fond du roman, malgré la coexistence des interprétations possibles. J’ai regretté l’absence d’arrière-plan sociétal, au-delà d’une préoccupation écologique sous-jacente (May s’inquiète de la surpopulation éventuelle, du sort des animaux…). Et les immersions à répétition dans ces fragments de vies mouvantes des uns et des autres, dont j’avais trop souvent l’impression qu’elles tenaient des récits de rêves, m’ont à la longue paru fastidieuses.

 

« May le monde », Michel JEURY

Editions Robert Laffont – collection ailleurs et demain (393 p)

Paru en septembre 2010


Des critiques élogieuses chez Le cafard cosmique et dans Télérama.

D’autres avis recensés chez BoB.

 

 

Commentaires

brize le 16-11-2010 à 21:29:51
@ Gruikman : Je pourrais juste recommander d’essayer, dès lors que le thème tente : c’était mon cas et il fallait que j’aille voir par moi-même, au-delà des avis des uns et des autres.


@ Sassenach : Je connaissais Jeury comme un auteur de SF renommé et j’avais été très surprise, je m’en souviens, de constater qu’il avait ensuite totalement abandonné le genre


@ Hathaway : A tenter si le thème t’attire, parce que ça doit dépendre de la réceptivité du lecteur.


@ GeishaNellie : Tu as tout à fait raison et ton avis m’intéresserait.
GeishaNellie le 16-11-2010 à 18:33:58
J'aime beaucoup Michel Jeury en sf, du moins, mais j'ignorais qu'il était revenu à ce genre, j'en suis bien heureuse. Bon d'accord, tu n'as que moyennement aimé ton expérience, mais il reste tout de même lié à des souvenirs d'enfance, alors je ne peux pas me soustraire au désir de lire ce livre Clin doeil
hathaway le 13-11-2010 à 10:30:06
Je n'ai encore jamais lu l'auteur, je ne sais pas si je commencerai par celui-ci pour le découvrir du coup...
Pincureuil le 12-11-2010 à 13:48:21
Le fantastique, très peu pour moi...
gruikman le 11-11-2010 à 18:11:48
Ca ne veut pas dire qu'il écrit mal ce monsieur Sourire... May le monde est une tentative, une expérience de sa part et apparemment il y a quelques gens qui ont aimé (pas beaucoup certes). Donc on ne va lui jeter des pierres Clin doeil
Sassenach le 11-11-2010 à 11:02:48
J'ai "La croix et la lionne" de cet auteur dans ma PAL ... hou, j'ai du l'acheter quand j'avais 20 ans, autant dire qu'il fait partie des très vieux titres qui sèchent dans ma PAL ! Mais je ne crois pas à avoir jamais lu de titre de Jeury (et je ne sais même plus pourquoi j'ai acheté un de ses livres ... probablement que l'histoire m'attirait ! mdr !)
gruikman le 10-11-2010 à 23:25:24
J'ai eu à peu près la même sensation que toi sur ce livre mais certainement beaucoup plus rapidement. Pourtant je suis un grand fan des livres mettant à l'épreuve mon imagination. Par ex, j'adore Velum de Hal Duncan qui transpire vraiment cette étrangeté onirique. Cependant, il y a ce petit plus qui fait que la bizarrerie devient curiosité et nous transporte autre part. Dans May le monde, après la première itération, on tourne en boucle entre les personnages et les mondes et la fin est presque une délivrance pour tout le monde: les personnages et le lecteur. En tout cas, c'est une lecture originale mais je ne suis pas sûr de la conseiller Clin doeil