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Titre du blog : Sur mes brizées
Auteur : Brize
Date de création : 23-04-2008
 
posté le 20-05-2008 à 10:18:23

"Et Nietzsche a pleuré"

   Vienne, 1882. Une jeune femme énergique et séduisante, Lou Salomé, sollicite vivement le docteur Breuer, praticien émérite, pour qu’il vienne en aide à son ami philosophe (méconnu) Nietzsche. Celui-ci est depuis longtemps malade et les soins qu’il a reçus n’ont jamais été efficaces. Surtout, il est maintenant en proie à un désespoir suicidaire depuis que Lou l’a, selon lui, trahi au profit de leur ami commun, Paul Rée. Lou Salomé demande à Breuer de soigner ce désespoir.

  Breuer accepte cette mission, alors même qu’il lui faudra cacher l’objet précis de son intervention à Nietzsche, dont les penchants misanthropes ne sauraient s’accommoder de l’idée qu’on lui vienne en aide en s’immisçant dans sa vie privée.

  Dirigé par ses amis vers Breuer, Nietzsche rencontre donc le médecin.

  A la suite d’une série d’entrevues denses (voire tendues), Nietzsche accepte d’être le patient de Breuer parce que celui-ci lui demande, en échange, de l’aider, en tant que philosophe, à soigner son propre désespoir. Breuer compte sur ce stratagème pour obliger Nietzsche, au fil du temps, à se livrer.

  Mais c’est lui-même qui finit par se prendre à son propre piège…  

 

    "Et Nietzsche a pleuré", même s’il s’appuie sur des personnages ayant existé, est une fiction : Breuer n’a jamais soigné Nietzsche. On doit ce roman à un psychiatre américain, Irvin Yalom, auteur de nombreux essais… et dont je n’avais, jusque là, jamais entendu parler (je vous dirai plus loin dans quelles circonstances j’ai emprunté ce livre).  

 

    Ce roman aura décidément suscité en moi, au fil de sa lecture, une série de réactions assez contrastées !

    Dans un premier temps, j’ai trouvé intéressante cette plongée dans la Vienne de la fin du XIXème siècle, avec en toile de fond (mais ils sont seulement cités) des personnages illustres comme Wagner, Brahms, Wittgenstein etc. On pressent l’activité intellectuelle qui était celle de la ville à cette époque, mais c’est juste un contexte puisque l’auteur se focalise d’emblée sur la vie d’un médecin viennois (nanti).

On apprend donc tout sur l’organisation et le déroulement de sa journée et de sa semaine (y compris des détails concernant les plats et desserts viennois, soit l’auteur est gourmand, soit c’est moi (euh ! oui, c’est vrai… !), mais j’ai trouvé qu’il y en avait pas mal, en tout cas je les ai notés !). Bon, pourquoi pas, même si on n’a pas emprunté le bouquin dans le but de lire un ouvrage sur « La vie d’un médecin à Vienne au 19ème siècle ». Au fait, je vous ai épargné quelques détails cliniques sur des cas rencontrés (moins appétissants que les détails culinaires !). Tout en posant ce cadre, l’auteur démarre cependant rapidement l’action (si on peut appeler ça une action), puisque l’arrivée de Lou Salomé (là encore, un nom célèbre… ) intervient conjointement.


    Commencent alors les entrevues Breuer/Nietzsche, qui représentent le cœur de l’ouvrage.

    Parce qu’on pourrait, sans exagérer, dire qu’il s’agit d’un livre d’entretiens.

    Entretiens entre un malade et un médecin (et là, aucun des symptômes de Nietzsche ne nous est épargné, on a droit à une longue description clinique), puis entre un médecin qui cherche à « piéger » son patient (le convaincre de se faire soigner dans une clinique pour ses maux, alors qu’il vise à lui faire effectuer une « cure de la parole » pour traiter son désespoir) et un patient-philosophe qui ne s’en laisse pas conter. Entretiens, plus loin, entre un philosophe qui joue les psychothérapeutes et un médecin qui joue les patients (et qui, finalement, le devient) etc. 

     Ces entretiens sont intellectuellement très stimulants pour le lecteur, spectateur aux premières loges d’une joute verbale de haute volée, où les concepts manipulés ne sont rien moins que ceux avancés par Nietzsche dans ses écrits (et mes souvenirs de cours de philo en terminale se réduisant au quasi-néant, je me rappelais avoir dû acquérir certaines de ses œuvres… qui ont depuis cédé la place, dans ma bibliothèque, à des livres qui m’avaient davantage plu, il faut bien l’avouer… et surtout que j’avais, eux, compris, si je dois être honnête avec moi-même !).


    Il est d’ailleurs beaucoup question d’honnêteté avec soi-même, au fil des entrevues Breuer/Nietzsche. Et c’est ce qui m’a, in fine, permis de trouver à ce livre un intérêt plus grand.

    Alors que je commençais à croire, en effet, que l’auteur s’était borné à convertir en dialogues une démonstration qu’il voulait faire (plutôt que d’écrire un essai), alors donc que je m’estimais trompée sur la marchandise (j’avais pris un roman, quoi, pas un essai ! mais peut-être qu’il faut éviter de tout compartimenter comme je le fais…), j’ai pris conscience de la dimension humaine emblématique qu’acquerrait Breuer (humain, trop humain, pour reprendre les mots de Nietzsche) et plus il cheminait, ce médecin viennois en proie à un désespoir existentiel, plus je comprenais sa situation, plus je compatissais (au sens étymologique de « souffrir avec »).


    Et voilà, c’était gagné pour l’auteur (mais à l’arraché, car le livre était déjà bien entamé et je l’aurais peut-être laissé tomber s’il n’avait pas été un « coup de cœur » de la bibliothèque + rendu par sa précédente lectrice, devant moi, avec une tonne d’éloges… raisons pour lesquelles je l’avais pris), donc, disais-je, c’était gagné pour l’auteur : empathie + tension narrative (que va-t-il arriver à ce pauvre médecin viennois englué dans une vie bourgeoise qu’il pense ne pas avoir choisie ?).

 

    C’est ainsi que j’ai achevé le livre sur les chapeaux de roues, en étant passée de l’intérêt initial (concept original) à l’agacement (pas envie d’assister en direct à des débats philosophiques menés sous forme de psychothérapie) puis à un regain d’intérêt, plus profond (les angoisses individuelles de Breuer ont une dimension universelle car essentielle).

 

    Une fois de plus, ce qui est mentionné sur le bandeau entourant le livre est à prendre avec des pincettes, car je n’ai rien trouvé de « drôle » dans ce qui y est représenté. Quant à la quatrième de couverture, qui laisse entendre qu’on va assister en direct live à la naissance de la psychanalyse, c’est un peu, à mon sens, exagéré. Je m’attendais de ce fait à un cas similaire à ceux analysés par Freud dans ses ouvrages (ceux-là, au moins, lus aussi en terminale, je m’en souviens… sans doute parce que je les avais, eux, compris, il faut savoir reconnaître ses limites), or on en est loin. De Freud, il est question au début du livre, parce que c’est un jeune collègue et ami de Breuer, avec lequel il a des échanges éclairants, mais ensuite il disparaît totalement et même si la thérapie de Breuer ouvre la voie à sa réflexion future, celle-ci n’en est qu’à ses prémisses.

 

    Au final, un ouvrage que je ne regrette pas d’avoir lu, pour deux raisons :

- le désarroi de Breuer et sa thérapie ainsi que leur incidence sur la personne de Nietzsche m’ont touchée 

- j’ai (enfin !) pu appréhender (c’est-à-dire comprendre !) quelques-uns des concepts de la pensée nietzschéenne !!!

 

 

"Et Nietzsche a pleuré", Irvin YALOM

Galaade Editions, 430 p

 

Commentaires

brize le 24-06-2008 à 13:35:42
A bientôt donc, Eeguab !
eeguab le 24-06-2008 à 12:04:58
J'ai adoré ce livre et l'ai déjà chroniqué.Je reviendrai vous lire.
brize le 19-06-2008 à 21:02:18
Merci Sybilline !

Je note pour le titre... mais pour plus tard, car c'est un genre de lecture assez particulier et je ne récidiverai pas dans l'immédiat.
sybilline le 18-06-2008 à 20:00:22
Très bonne critique, Brize ! Personnellement, j'ai beaucoup aimé ce roman qui montre sans complaisance les travers et les erreurs de ces deux grands penseurs. Le plus remarquable Yalom est très certainement "Apprendre à mourir" une pure merveille d'intelligence et d'émotion
brize le 10-06-2008 à 12:43:48
Liliba, avec un tel commentaire, sache que tu seras toujours la bienvenue "Sur mes brizées" !!!

Plus sérieusement, tu me rassures : je craignais que personne ne lise ce billet... car je reconnais qu'il est un peu long, mais je n'avais pas envie d'y faire des coupes !
liliba le 09-06-2008 à 22:51:10
Whaouuu ! ca, c'est du billet ! Bravo ! je ne sais pas si je lirais ce livre, mais te lire toi est un plaisir !