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Titre du blog : Sur mes brizées
Auteur : Brize
Date de création : 23-04-2008
 
posté le 05-11-2008 à 10:53:34

"La meilleure part des hommes", Tristan GARCIA (autopsie d'une déception)

Des années 80 à nos jours, le roman s'intéresse à trois personnages. Dominique Rossi, journaliste engagé fondateur de l'association militante homosexuelle "Stand". William Miller, jeune homme qui fut son amant cinq ans durant et ne cessa ensuite de défrayer la chronique. Et enfin Jean-Michel Leibowitz, figure célèbre d'intellectuel de son époque.

 Leur évolution ainsi que celle, tumultueuse, des relations qu'ils entretiennent entre eux, est vue par l'intermédiaire de la narratrice, Elizabeth Levallois, journaliste à Libération, collègue de Rossi, amie de William et maîtresse de Leibowitz.


  Je suis entrée dans ce livre avec un a priori très favorable.

  Il était encensé par la critique. Il me permettait de varier mes lectures. Et je crois que j'attendais une rencontre forte, comme le fut naguère ma découverte du film "Les Nuits fauves" (paru en 1992), que Cyril Collard, qui y tient le rôle principal, réalisa peu de temps avant de mourir du SIDA.

  Les quatre premiers chapitres sont consacrés à une présentation des principaux protagonistes mais on a l'impression de feuilleter un album photos, il n'y a rien d’intime, simplement un bref aperçu extérieur.

  J'ai trouvé l'écriture désagréable, syncopée, hachée, avec un  langage parlé qui ne s’assume pas vraiment, une hésitation permanente entre ce qu’on dit et ce qui est ; sans doute est-ce volontaire, mais cela aboutit à une absence de fluidité du propos dont je n'ai pas perçu l'intérêt.

   La suite ne m'a malheureusement pas permis de revenir sur cette première impression décevante.

  La trame du livre est relativement simple puisqu'elle correspond aux péripéties, dans leur déroulement chronologique, balisant les relations des trois hommes entre eux : alliances nouées, ruptures et affrontements plus ou moins violents subséquents, réconciliation pragmatique face à l’ennemi. Le tout sur fond d'années SIDA, puisque c'est le thème dominant du roman, avec l'opposition de l'ancienne génération (Dominique), qui prône les moyens de protection contre le virus et de la nouvelle (William), qui revendique haut et fort le fait homosexuel comme la liberté de n'obéir à aucune contrainte, y compris d'ordre sanitaire. William voit en effet dans le mouvement homosexuel une forme de révolte contre la bourgeoisie et du coup considère que la lutte contre le sida est une récupération des homos par la société qui en profite pour leur imposer des lois, comme l’utilisation du préservatif.

  Willam commet un livre qui n’est autre qu’un salmigondis de considérations et imprécations diverses… mais contribue à l'ériger au rang d'icône homosexuelle.

  Son opposition à Dominique devient une haine sans merci et il est prêt à tout, y compris aux manoeuvres les plus abjectes, pour démolir son ancien amant...

  Quant à Leibowitz, il peine à s'accorder aux mutations de son époque.


  A aucun moment je n'ai trouvé cette narration intéressante. J'ai vu des personnages qui, plus ou moins, gesticulent (comme William lorsqu'il se présente à plusieurs reprises à l’ANPE, où il se donne en spectacle).

J'ai entendu dire (émission "Le masque et la plume" sur France Inter) qu’ils représentaient des figures de leur époque mais que ce n’était pas grave si on ne les « remettait » pas, dans 30 ans plus personne ne les remettrait non plus alors que le livre continuerait son parcours ; donc ils devraient exister en tant que tels, sauf que là ce n'est pas du tout ce que j'ai ressenti.

La narratrice (Liz) n’a aucune consistance. Mais les autres protagonistes non plus, qui n'ont de matière que celle de leurs discours et de leurs postures, politiques ou militantes : il n’y a rien sur le fond de leur personnalité. On a d'ailleurs peine à comprendre ce que Liz aime tant en William, qui paraît totalement caractériel et dénué de sentiments.

Renseignements pris sur internet (c'est bien la première fois que je procède ainsi, mais là, je voulais en avoir le cœur net), l'auteur se serait effectivement inspiré de trois personnages connus : le philosophe Alain Finkielkraut (pour Leibowitz), le journaliste Didier Lestrade (Rossi) et l'écrivain Guillaume Dustan (Miller).

  Mais ça ne m'a pas amenée à apprécier davantage (rétrospectivement) le livre pour autant.

  Ce roman ne serait-il tout simplement vanté que parce que l’intelligentsia parisienne y voit un reflet de ses propres vingt dernières années et se complaît dans le nombrilisme ?

Pourtant, ce thème de l’intelligentsia en lui-même ne me gêne pas (cf "Les enfants de l’empereur", de Claire Messud) sauf qu'ici je suis restée tout à fait extérieure à ce qui se passait.

 

  Dans cet ouvrage, unanimement salué par la critique, mais pour moi sans envergure, chronique documentaire sur les affrontements des années SIDA et de celles qui ont suivi, je n’ai vu qu’une série de portraits anecdotiques grinçants, de joutes oratoires sensées ou totalement verbeuses et ineptes (les propos vomis par William) ponctuant le déroulement d’une histoire saccadée, portée par l’air du temps, sans que rien ne m'y semble sérieusement analysé.

 

  La question homosexuelle m'a donné l'impression d'avoir été utilisée au profit d’une ambition personnelle, celle d’un auteur se disant qu’il pourrait en faire un roman (cf ce qu'il déclare dans la critique de Télérama, dont je ne me souvenais pas mais que j'ai relue ensuite, à savoir avoir voulu faire "un exercice de style"). Il manque, paradoxalement car il en est pourtant beaucoup question, de la chair à cette œuvre , de l’humanité, la chaleur que le romancier est censé insuffler à ses créations.

   C'est, à mon avis, son défaut majeur et à mes yeux rédhibitoire.

 

"La meilleure part des hommes", Tristan GARCIA

éditions Gallimard (306 p)

 

Comme vous avez pu le constater, ma critique est sévère (en partie parce que ma déception a été de taille).

Mais ce n'est que mon avis et je ne détiens pas, tant s'en faut, "la" vérité.

Aussi et parce que mon billet est, j’en ai conscience, polémique, j'invite les blogueurs de la blogosphère littéraire qui me sont connus à se faire, s'ils le souhaitent, leur propre opinion : ce roman peut donc devenir un livre voyageur qui vous parviendra si vous êtes intéressé !

P.S : et ce n'est pas la peine de dire que j'en fais un livre voyageur pour m'en débarrasser, c'est même pas (tout à fait) vrai, d'abord !!!

 

Commentaires

website designing company le 11-10-2013 à 10:05:36
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brize le 12-11-2008 à 19:28:46
Je constate que toutes les deux nous n'avons pas apprécié, entre autres, l'écriture de ce roman. Je ne connais pas "Jours de juin" et j'irai voir ce que tu en diras sur ton blog Sourire1 !
La nymphette le 12-11-2008 à 11:58:00
C'est d'abord le style qui m'a rebuté dans cet opus. Haché, dans un français courant très limite. Pourtant, le sujet me tient à coeur (les années 70-80, la génération SIDA etc) mais a été tellement mieux traité ailleurs ("Nés en 68", "Le premier jour du reste de ta vie", et le merveilleux roman que je lis en ce moment : "Jours de Juin")
brize le 09-11-2008 à 09:46:22
Aïe, encore une lectrice détournée du livre (en même temps, je ne me sens pas vraiment coupable, puisqu'il ne t'attirait pas smiley_id119173 !) !
sentinelle le 09-11-2008 à 00:10:55
Le thème à priori ne me tentait pas du tout. Après ton commentaire, encore moins lol
brize le 08-11-2008 à 09:50:02
Ben... je ne voulais pas dissuader tout le monde, simplement expliquer ce que j'avais ressenti (en même temps, je reconnais qu'après avoir lu un tel commentaire... on risque d'avoir un peu moins envie de lire le livre !) !

D'autant qu'il y a sûrement des lecteurs qui auront aimé. Alors, s'ils passent ici, qu'ils n'hésitent pas à s'exprimer : ça permettra d'équilibrer les points de vue sur ce roman.
Aifelle le 07-11-2008 à 16:53:14
Ce livre ne me tentait pas, voilà qui m'en détourne définitivement.
brize le 06-11-2008 à 12:54:59
@ JDHélène et Florinette : Des libraires elles aussi déçues... ça n'est pas bon pour les ventes, mais pour les lectrices, c'est agréable qu'elles aient leur franc parler !

@ Fashion : Maintenant que je l'ai lu, je me dis qu'effectivement je risque de ne pas être la seule à être déçue...

@ Amanda : Oui, la critique unanime, ça ne veut pas dire à tous les coups qu'on va être d'accord, même quand on part avec, de ce fait, un a priori positif, ce qui est pourtant bon pour le livre.

@ Karine : Alors là, pour ne pas être attachants, je ne les ai pas trouvés attachants du tout !

@ Alwenn : Là, ça n'a pas accroché et je ne me suis obligée à en finir la lecture que pour avoir tous les éléments utiles afin d' en parler.

@ Tamara : Je ne ressens pas toujours la nécessité d'expliciter mes déceptions. Mais, sur ce coup-là, j'ai voulu le faire, sans doute parce que ça m'a agacée qu'on s'extasie autant sur une œuvre qui, à mon avis, ne mérite pas de faire l'unanimité, tant ses qualités ne m'ont pas paru flagrantes.
Florinette le 06-11-2008 à 11:38:30
Ma libraire me l'a également déconseillé, elle l'a abandonné, et j'en comprends maintenant les raisons !
Tamara le 06-11-2008 à 10:52:06
Eh bien, quel billet ! Tout cela pour un livre que tu n'as pas aimé, bravo de l'avoir aussi bien explicité ! ;-)
Alwenn le 05-11-2008 à 15:02:59
Je passe aussi sur celui-là. Ce n'est de toute façon pas le genre de livre vers lequel je serais allée spontanément. Et oui, ça arrive de ne pas accrocher...
Karine :) le 05-11-2008 à 12:45:00
D'abord, juste le fait du thème ne convient pas du tout à l'hypocondriaque je que je suis. En plus, si les personnages ne sont pas attachants ... je passe joyeusement mon tour!!
amandameyre le 05-11-2008 à 12:36:36
je pense que je le recevrais ds une sélection ELLE, sauf s'il est exclu par le jury... donc attendons (d'ailleurs, j'ai reçu un livre encensé partout et je me suis ennuyée tellement fermement que je m'attends à tout Sourire
fashion victim le 05-11-2008 à 11:56:04
Tu n'es pas la seule à ne pas avoir aimé, j'ai déjà entendu (mais où ?) une mauvaise critique. Typiquement le genre de roman qui ne m'intéresse pas a priori, je passe donc. Sourire)
jdhelene le 05-11-2008 à 11:43:11
ouah, c'est clair et net, mais longuement argumenté ! et comme ma libraire n'a pas aimé non plus, je passe !