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Titre du blog : Sur mes brizées
Auteur : Brize
Date de création : 23-04-2008
 
posté le 27-11-2008 à 08:32:07

"La fille sans qualités", Juli ZEH

Bonn ( Allemagne) été 2002

Ada, jeune fille surdouée de 14 ans, vient d'intégrer la classe de seconde du lycée Ersnt Bloch, après une expérience malheureuse dans son établissement précédent.

Taciturne, elle ne se lie pas aux autres, jusqu'à ce qu'un regrettable incident l'amène à faire connaissance d'Olav, membre d'un groupe de heavy metal.

Smutek, ancien réfugié polonais, marié à une belle jeune femme issue comme lui de Pologne, fait ses premiers pas de professeur d'allemand et de sport dans le lycée d'Ada et se lie d'amitié à Höfling, le professeur d'histoire. Il repère rapidement les capacités en course à pied de la jeune fille et rêve de la faire participer à un championnat.

Alors que la relation d'Ada avec Olav tourne court, un nouveau venu intervient , Alev, âgé de 18 ans, brillant intellectuellement et qui exerce sur la lycéenne une forte attirance . Lorsqu' il décide d'utiliser la jeune fille dans le cadre d' un jeu (au sens mathématique de la "théorie des jeux"), la relation de celle-ci avec le monde réel va devenir beaucoup plus étroite. Parce qu'un jeu implique des joueurs. Or Alev, unilatéralement, a décidé que Smutek allait participer à ce drôle de jeu...

 

    Lorsqu'on parle de crise des valeurs, de perte des repères dans la société actuelle, de la mort des religions, il semble qu'on finisse par brasser des idées reçues, auxquelles on ne prête plus qu'une oreille distraite.

    Mais sur ces idées devenues presque banales, Juli Zeh met des mots. Et, surtout, des personnages. Enfin, davantage que des personnages, des êtres de chair et de sang avec lesquels j'ai passé plusieurs jours, à Bonn, cette ex-capitale de l'Allemagne d'avant la réunification, une ville où le quartier des anciennes ambassades rappelle ce qu'elle fut, une ville qu'un climat chaotique voit passer de la chaleur la plus oppressante au froid le plus glacial. Une ville dont la présence s'impose autant que celle des divers protagonistes parce qu'elle semble respirer ou étouffer au gré des humeurs de chacun.

    Le lecteur, lui aussi, malmené par les événements dont il est le témoin, étouffe souvent ou se retrouve glacé d'effroi, en voyant à quel point Ada vit, volontairement, à côté des choses, en marge. Une adolescente, fille d'une mère divorcée et désorientée, qui est capable de raisonnement bien au-dessus de la moyenne mais n'en conçoit aucune joie, au contraire. Revenue de tout, blasée ? Non, c'est bien plus (bien pire ?) que cela. Une adolescente qui a compris (parce que, si on ne l'a pas compris, d'après elle,c'est qu'on manque de clairvoyance, c'est tout), qu'il n'y a ni bien, ni mal, seulement la séparation entre les deux que l'homme a décidé de dresser. "[...] nous séparons le bien du mal alors que nous savons parfaitement qu'ils forment un tout." et, plus loin : "En principe, Ada n'avait rien contre les considérations morales ; aussi longtemps qu'on n'avait rien trouvé de plus neuf et de meilleur, la morale remplissait une fonction régulatrice indispensable au sein de la grande communauté."

    Alors, s'il n'y a ni bien, ni mal, si tout est équi-valent, on peut tout faire, sans s'impliquer vraiment, en restant en dehors, en regardant. Sans faire mal, puisque ce mal est une vue des esprits qui ont besoin d'être rassurés.

C'est pourquoi Alev, lorsqu'il arrive avec sa théorie des jeux, issue du domaine mathématique et son "dilemme du prisonnier", ne peut trouver meilleure proie. Ada se reconnaît en effet comme une "fille sans qualités", en référence à "L'Homme sans qualités", de Robert Musil, que Smutek fait étudier à ses élèves. De même que lui, elle est quelqu'un sur qui rien n'a de prise ("Certitudes et doutes les traversaient au galop comme un terrain pierreux, en soulevant des nuages de poussière mais sans laisser de traces.") une personne de ce fait "inattaquable comme une décision prise en dernière instance".

Dans ces conditions, l'instinct du jeu (le"Spieltrieb" qui est le titre original du roman) qu'Alev met en avant pour la lancer dans une aventure déterminante pour elle, lui et Smutek, apparaît en effet comme la seule motivation qui reste pour agir quand on ne s'intéresse à rien, puisque ce jeu est à lui-même sa propre finalité, n'existant que pour satisfaire la pulsion qui incline vers lui.

Toutefois, si Ada se laisse assez facilement convaincre de "jouer", c'est surtout parce qu'elle éprouve pour Alev une irrésistible attirance...

 

    On aimerait tantôt se révolter, tantôt compatir. Mais Ada n'est pas une victime d'Alev le manipulateur. Et si le jeu s'avère sordide, si elle y participe de son plein gré, c'est toujours sans s'impliquer vraiment : elle affiche une force de caractère peu commune, même dans les moments où elle paraît le plus vulnérable . Alors, notre compassion lui importerait peu. Pourtant, c'est ce qu'Höfling éprouve pour elle, quand ce n'est pas la certitude qu'il aurait mieux valu qu'elle ne reste pas au monde, comme si elle était une sorte de monstrueuse anomalie : "Pauvre enfant. Ame singulière, perdue et inflammable. Si j'étais ton père, je t'aurais noyée dans la baignoire quand il était encore temps".

    Car Ada déconcerte, dérange. Cependant, l'auteur nous la présente de telle sorte qu'il m'a paru impossible de la condamner, comme si, justement, elle se situait au-delà du bien et du mal, descendante de Nietzsche, auquel il est fait explicitement référence.

    J'ai vécu ce livre en immersion, sinon en empathie avec Ada, du moins très proche d'elle, alors que je récuse son affirmation : "Je n'ai pas d'âme. J'ai des sentiments et une intelligence [...]". Mais Juli Zeh est capable de nous faire pénétrer au cœur des pensées et des réflexions du personnage qu'elle a créé, et de les faire nôtres, au moins le temps d'encaisser le récit. C'est la force, la puissance de ce livre qui m'a poussée dans mes retranchements et m'a donné à comprendre des concepts qui, en cours de philo, m'étaient restés extérieurs (peut-être parce que je me refusais à en accepter l'existence).

    L'histoire d'Ada m'a secouée, fait frémir par moments quand elle n'a pas suscité en moi un sentiment d'écœurement mêlé de dégoût. Si je n'ai pas remis en question mes convictions, je me suis interrogée sur ce qui les fondait, les justifiait, en constatant comment elles pouvaient, concrètement, être mises à mal.

 

    Il n'y a pas qu'Ada, dans ce livre, car tout son environnement, familial et scolaire, y est présent. L'histoire et la personnalité de Smutek, autant que celles de sa femme, ne peuvent elles aussi laisser indifférents. Quant à Höfling, dont la sagesse plane au-dessus des protagonistes, il est de ces figures qui, sans être dominantes dans un roman, y apposent leur empreinte.

 

   Au-delà de l'histoire qu'elle relate, Juli Zeh s'interroge au passage plus largement sur l'Allemagne ( "Il [Alev] avait gagné la partie un peu partout dans le monde, et l'expérience montrait que c'était plus facile dans ce pays que partout ailleurs : c'était une nation sans ancêtres, sans modèles, sans rois, sans dieux ni maîtres ; elle n'avait pas de convictions, ne désirait rien pour l'avenir et son passé ne lui avait même pas laissé de souvenirs utilisables") et sa jeunesse ("Ces jeunes gens n'avaient ni désir, ni convictions et encore moins d'idéal. [...] Cette jeunesse avait perdu tout intérêt pour les modèles identitaires habillés en prêt à penser, les figures héroïques et les ennemis héréditaires. Contrairement aux générations qui l'avaient précédée, elle ne formait pas vraiment une génération. Elle était là, tout simplement, tribu errant dans une époque intermédiaire. Au moins, pensa Smutek, au moins, ils ne marchent plus au pas. Ou pas encore.")

 

    Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce roman, mais je crains d'avoir déjà abusé de votre patience et, surtout, je tiens à en révéler le moins possible sur l'intrigue proprement dite, pour que vous conserviez le plaisir de la découverte.

 

    Je conclurai donc en vous disant que cette œuvre dense et magistrale, écrite dans un style superbe, a représenté pour moi une lecture prenante, stimulante intellectuellement, dérangeante et passionnante, comme je pense en avoir rarement vécu.

    Une lecture inoubliable.

 

"La fille sans qualités", Juli ZEH

Actes Sud, collection Babel (659 p)

 

Le billet de Sentinelle, qui avait attiré mon attention sur ce roman.

 

Commentaires

brize le 10-12-2008 à 18:36:43
Mais de quel événement peux-tu donc bien parler... je m'interroge Papa noel !

Sinon, je viens de lire le dernier livre de Juli Zeh, "L'Ultime Question", auquel tu fais allusion, mais j'ai été un peu déçue (billet à venir).
BiblioMan(u) le 10-12-2008 à 13:51:20
arghhhh....Je disais que c'était le prochain que j'allais lire, et une fois n'est pas coutume, je me suis fait happer par d'autres lectures. C'est que c'est dur de bosser au milieu des livres. Mais je vais faire comme beaucoup, je vais le mettre sur une liste d'un événement à venir où l'on se fait des cadeaux en veux-tu en voilà...Ah oui, aussi, j'ai lu une chronique de son dernier livre qui celui-là a l'air également très très intéressant.
brize le 01-12-2008 à 18:31:05
Praline, je suis ravie d'avoir excité ta curiosité... c'était bien le but !
Pralinerie le 30-11-2008 à 21:42:25
Ne te reproche pas la longueur de ce billet ! Il est très agréable à lire et donne envie d'en savoir plus sur ce livre. Tu laisses des points de suspension qui ne donnent à la curieuse (que je suis) qu'une seule envie : se faire son propre avis sur ce livre.
brize le 30-11-2008 à 21:10:57
Karine, tu sais, j'ai hésité à mettre ce billet en ligne tel quel, du fait de sa longueur, mais j'avais vraiment envie de partager ce que j'avais ressenti à cette lecture . Alors, chaque compliment reçu à son sujet me touche beaucoup parce qu'il me prouve que ce partage est effectif !

Sinon, je ne sais pas si ce roman te fera autant d'effet qu'à moi, mais je doute qu'il te laisse indifférente...
Karine :) le 30-11-2008 à 14:48:57
Ton billet est tout simplement magnifique! j,avais déjà repéré ce livre chez Sentinelle mais maintenant, impossible de ne pas le noter! Même que je le mets sur ma liste de cadeaux de Noël. J'ai envie d'être déstabilisée, je crois.
brize le 29-11-2008 à 20:18:49
Merci, Leiloona !

Si tu lis le début du livre pour te faire une idée, je te conseille de sauter le préambule (5 pages dont les 2 premières très philosophiques), pour aller directement te rendre compte de ce que donne le début du premier chapitre, plus "parlant".
Leiloona le 29-11-2008 à 17:58:50
Waw ! Un beau billet.

Je ne connais pas du tout ce livre et je ne l'ai jamais vu en librairie, mais je chercherai ce livre pour voir si les premières lignes me plaisent.
brize le 28-11-2008 à 20:37:50
Non, tu n'exagères pas du tout, Levraoueg ! J'avoue que je fais comme toi (j'ai toujours peur qu'on m'en dise trop sur l'histoire) et même si je m'efforce pour ma part d'en dévoiler le moins possible (y compris, mais oui, c'est faisable, je vous l'assure, dans un billet de cette longueur : vous verrez si vous revenez le lire après avoir lu le livre !), je comprends parfaitement ton attitude !

Et si je t'ai tentée, tant mieux, car je serais très contente de lire ton avis sur ce roman !
levraoueg le 28-11-2008 à 20:00:46
J'exagère un peu de venir mettre un commentaire alors que moi non plus je n'ai pas tout lu exprès, Je survole souvent les billets sur les livres qui me tentent pour ne pas en savoir trop. Mais je ne rate jamais la conclusion et la tienne est tellement enthousiaste, que ce livre va maintenant être difficile à éviter ...
brize le 28-11-2008 à 18:31:31
@ Amanda et Florinette : ça vaut le coup d'essayer, quitte à laisser tomber si vous n'accrochez pas, vous le verrez assez vite.

@ Cathulu : c'est vrai qu'il a occupé quelques soirées de lecture !

@ Cuné : Oui... j'ai moi-même été impressionnée par sa longueur !!! Mais l'avantage d'un blog, c'est le zéro contrainte (excepté celles que l'on se fixe) : pour ma part j'ai opté pour le refus de l'auto-limitation en nombre de caractères, donc la longueur du billet dépend de ce que j'ai envie de dire ou non sur le livre, c'est tout.

Mais, bon, comme d'habitude, on peut lire l'essentiel du billet en ne parcourant que les passages en caractères gras !

@ Chiffonnette : Merci Sourire1 ! Le sujet est effrayant, en effet, je ne te dirai pas le contraire. C'est bien pourquoi cette lecture ne tentera pas tout le monde, je le comprends bien, d'autant plus que le livre est long (même si cette longueur ne m'a pas gênée).
chiffonnette le 28-11-2008 à 18:13:51
Très beau billet Brize! Mais je ne sais pas si je suis convaincue! Le sujet me glace le sang!
Cuné le 28-11-2008 à 15:58:57
Mazette, quel billet !!
cathulu le 28-11-2008 à 12:19:43
Il est dans ma PAL depuis sa sortie en poche mais, faute de temps... Sourire
Florinette le 28-11-2008 à 11:58:59
Ça fait un petit moment que je tourne autour de ce livre, je ne sais pas si j'aimerais, mais tu m'as donné envie d'essayer ! ;-)
amandameyre le 28-11-2008 à 08:58:23
j'ai très envie d'essayer, je note..
brize le 28-11-2008 à 08:16:42
@ Manu : Hé, Hé... c'est la bonne période, pour les envies de livres Papa noel !

@ Ys : Ben... c'était une réponse vive et sans détours Sourire1 !
Ys le 27-11-2008 à 22:07:00
Ben merci...
manu-- le 27-11-2008 à 20:09:51
Je l'ai vu tout à l'heure en librairie et c'est une brique, dis donc. mais tu me convainc. Je le note dans ma liste d'envie cadeaux ;-)
brize le 27-11-2008 à 18:57:26
@ Ys : NON (c'est le cri du coeur !) ! Bien que l'héroïne soit jeune, c'est un roman adulte. Pas seulement parce que c'est (très) glauque (cf l'"écœurement mêlé de dégoût" que j'ai pu ressentir), parce qu'il y a du sexe (sans sentiment) avec au moins une scène qui peut choquer, mais aussi et surtout parce que ce n'est pas un roman qui aide à se construire : il n'y a pas de personnage représentant un réel contrepoids idéologique à la position qu'occupent Ada et Alev, si bien qu'un lecteur trop jeune peut se trouver perturbé par ce roman, qui demande à être pris avec le recul nécessaire et pas tel quel, brut de décoffrage, comme si ce que vivaient Alev et Ada ne pouvait qu'être la vie dans sa vérité. Et je pourrais encore argumenter dans ce sens... mais pas sans spoiler, donc j'arrête !

@ Sentinelle : Cette lecture a été une découverte passionnante (qui doute encore de l'utilité de nos blogs ?!) Sourire1 !

@ Keisha : Ce serait bien de ne pas résister... pour que nous puissions confronter nos avis !

@ BiblioMan(u) : Même si je blablate beaucoup (surtout pour ce billet, qui doit détenir la palme en la matière !), tu peux normalement lire tranquille : je veille de manière maniaque à en dire le moins possible sur l'histoire en elle-même, parce que j'ai personnellement horreur qu'on m'en raconte trop, ça me gâche le plaisir de la lecture.

Sinon, cède à ton envie : comme je le disais à Keisha, cela fera un avis de plus et c'est toujours intéressant de voir ce que plusieurs lecteurs ont pensé du même ouvrage (même si nos commentaires sont, précisément, limités par la nécessité de ne pas trop en dire sur l'histoire !).

@ Sybilline : J'avais un paragraphe, dans mon commentaire initial, évoquant un peu cet aspect des choses, dans la mesure où je m'interrogeais sur l'existence ou non de limites dans les actes individuels (jusqu'où cela peut mener...), dès lors qu'on s'affranchit de la distinction du bien et du mal. Je l'ai retiré parce qu'il m'était impossible de développer à ce propos sans trop en dire sur l'histoire et son dénouement.

Mais pour répondre plus précisément à ta question, une chose est sûre et tu le constateras si tu lis le roman, la romancière ne fait pas œuvre de moraliste car elle n'envisage pas les choses dans l'optique (pertinente) que tu suggères ...

@ Yv : C'est nettement moins horrible que le polar que tu viens de lire... mais c'est glauque quand même, tu sais ! Mais sinon, c'est une lecture qui, si tu la tentes, ne devrait pas te laisser indifférent et c'est très bien écrit.
Yv le 27-11-2008 à 18:46:08
Ouah, laors maintenant comment faire pour éviter ce livre après ce commentaire plus qu'enthousiaste. Je note pour me remettre de mauvaises lectures.
sybilline le 27-11-2008 à 17:56:45
A te lire, c'est en effet un livre stimulant la pensée, mais, et je me trompe peut-être, n'ayant pas encore lu ce roman, il me semble que l'indifférenciation du bien et du mal rend cette jeune femme manipulable à l'envi; que ce livre présente donc une sorte de morale sur la morale
BiblioMan(u) le 27-11-2008 à 12:16:32
Je n'ai pas lu l'intégralité de ta chronique pour avoir le plaisir de la découverte, justement. C'est le prochain livre que je voulais lire, alors ton avis (et ta conclusion, surtout pour le moment) ne font qu'accentuer cette envie.
keisha le 27-11-2008 à 11:35:49
Deux avis enthousiastes ! Cela va être difficile de résister si je le vois. Merci pour ton avis !Rire1
sentinelle le 27-11-2008 à 10:36:23
Et bien quel billet magistral ! Je suis vraiment contente qu'il t'ait plu, c'est toujours un plaisir de partager ses lectures :-)
Ys le 27-11-2008 à 09:32:36
Ce livre a l'air très intéressant, j'avais déjà lu le billet de Sentinelle. Penses-tu que je pourrais l'offrir à ma fille de 15 ans (celle que tu as vue au pique-nique)