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Titre du blog : Sur mes brizées
Auteur : Brize
Date de création : 23-04-2008
 
posté le 01-02-2009 à 11:15:23

"Mademoiselle Else", Arthur SCHNITZLER

    Else, jeune autrichienne de bonne famille, âgée de dix-neuf ans, est en villégiature avec sa tante en Italie, dans un hôtel de montagne. Un télégramme de sa mère vient perturber cet agréable séjour. Else apprend en effet que son père, une fois de plus, a des problèmes d'argent. Il faut donc qu'elle aille demander à M. Dorsday, un vieil ami de la famille qui séjourne dans le même hôtel, de prêter trente mille gulden à ses parents.

   Mais M. Dorsday, auprès duquel Else se résout à formuler cette requête, met une condition à ce prêt : qu' Else le laisse la regarder, nue, pendant quinze minutes...

 

   Je ne connais pas grand chose à la musique, mais il me semble que la construction de "Mademoiselle Else" (publiée en 1924), longue nouvelle en forme de monologue intérieur, pourrait sûrement être assimilée à celle d'une pièce musicale.

   On commence en effet avec un petit air guilleret : Else est une jeune fille qui aime badiner. Elle manie l'ironie avec bonheur et ne se prend pas trop au sérieux. même si elle est consciente de l'attrait qu'elle exerce sur les autres, les hommes en particulier, bien sûr. Des fantasmes de jeune fille lui traversent l'esprit. Elle est heureuse de vivre.

   La lecture de la missive de sa mère la trouble, autant que la nécessité impérieuse dans laquelle elle se trouve d'aller solliciter M. Dorsday, alors qu'elle n'en a nulle envie. D'espiègle, la musique se fait plus mélancolique.

   Déjà mise au supplice lorsqu'elle s'exécute, c'est une tempête (on imagine le tumulte des instruments) qui se déchaîne en elle lorsque, en réponse, l'ami de la famille formule son incroyable requête : Else envisage tout (y compris le suicide de son père, qu'elle évoque à plusieurs reprises (le thème du suicide apparaissant d'ailleurs comme un leitmotiv dans la nouvelle), plutôt que satisfaire à ses exigences.

   Dès lors, l'insouciance initiale est battue en brèche par l'angoisse de cette dette à régler et des moyens à mettre en œuvre : satisfaire aux exigences de Dordsay, préférer laisser son père se suicider ou se faire jeter en prison (puisque, de toute façon, il recommencera à faire des dettes, elle en est sûre).

   La tension monte crescendo. La musique s'amplifie jusqu'à devenir tonitruante. Les pensées d'Else s'affolent complètement, comme elle.


   Else est une jeune fille exaltée. Mais aussi une jeune fille clairvoyante, qui a conscience de sa valeur marchande, dont elle constate que ses parents font usage. Une rêveuse et aussi une sensuelle mais en aucun cas quelqu'un de déraisonnable, même si, soudain, elle perd pied, en proie à une insurmontable panique. 

   Le lecteur la voit prise dans le tourbillon de ses égarements, il suit les irrépressibles mouvements de son âme. L'ironie initiale d'Else devient soudain beaucoup plus acerbe, comme si ses yeux s'ouvraient sur la dureté de son environnement. Brinquebalé au cœur des méandres des pensées d'Else, on se demande ce qu'elle va faire (surtout, ne lisez pas la quatrième de couverture : dans mon édition, elle donne tout simplement le résumé de l'histoire !). Tout va très vite et, soudain, le dénouement.


   J'ai relu cette étonnante nouvelle (découverte il y a quelques années, après avoir vu un téléfilm qui en était l'adaptation) avec plaisir, dans le but d'en parler sur ce blog et de vous donner envie, si vous ne la connaissez pas, de vous y plonger.

   Une fois de plus, il y aurait encore beaucoup à dire et cela me plairait d'approfondir l'analyse... mais le texte est déjà court, alors si je vous en raconte trop, vous n'irez jamais le lire ! 

   "Mademoiselle Else" est une œuvre réputée : sa conception originale (un monologue continu), sa représentation critique de la place de la femme dans la société du début du vingtième siècle et, bien sûr, son héroïne au tempérament passionné, sont autant d'éléments susceptibles d'intéresser et de séduire les lecteurs actuels !

 

Extrait (le début de la nouvelle) :


  "Tu ne veux vraiment plus jouer, Else?" - "Non, Paul, je n'en peux plus. A tout à l'heure. Au revoir, chère Madame." - "Mais enfin, Else, ne m'appelez pas toujours Madame. Dites Cissy, tout simplement."- "Au revoir, Madame Cissy." - "Pourquoi partez-vous déjà, Else ? Il nous reste deux bonnes heures avant le dinner." - "Jouez votre simple avec Paul, Madame, mois je vous gâcherais votre plaisir, aujourd'hui." - "Laissez-la chère Madame, elle fait du genre, c'es son jour. Un genre d'ailleurs qui te va à ravir, Else... Et ton sweater rouge, encore mieux." - "J'espère que tu auras plus de succès avec le genre bleu, Paul. A tout à l'heure."

  Une assez belle sortie. J'espère qu'ils ne me croient pas jalouse... Je jurerais qu'ils ont une liaison, cousin Paul et Cissy Mohr. Rien au monde ne m'indiffère davantage... Je me retourne et leur adresse un signe de la main. Un signe de la main et un sourire. Ai-je l'air de faire du genre maintenant ?... Dieu, ça y est, ils jouent. En fait, je joue mieux que Cissy Mohr ; et Paul non plus n'est pas vraiment un matador. Il a une belle allure pourtant... avec son col ouvert et sa tête de méchant garçon. Si seulement il était moins affecté. Tu n'as rien à craindre, tante Emma...

  Quelle magnifique fin de journée ! Le temps aurait été idéal pour escalader le Rosetta, jusqu'au refuge. Qu'il est majestueux, le Cimone, dressé dans ce ciel ! ... Nous nous serions mis en route à cinq heures. J'aurais eu mal au cœur, comme d'habitude. Après, ça passe... Il n'y a rien de plus sublime que de marcher dans l'aurore... L'Américain borgne, sur le Rosetta, avait l'air d'un boxeur. C'est peut-être à la boxe qu'on lui a crevé l'œil. J'aimerais assez me marier en Amérique, mais pas avec un Américain. Ou alors je me marie avec un Américain, et nous vivrons en Europe. Villa sur la Riviera, escalier de marbre plongeant dans la mer. Moi, étendue nue sur le marbre... Il y a combien de temps que nous étions à Menton ? Sept ou huit ans. J'en avais treize ou quatorze. Ah, nous connaissions des jours meilleurs, alors...

 

"Mademoiselle Else", Arthur SCHNITZLER

éditions Le Livre de Poche, collection biblio (94 p)

 

Commentaires

brize le 09-02-2009 à 11:39:54
Je vais suivre Lunettes !
sybilline le 08-02-2009 à 16:16:23
Schnitzler est, d'après mon lointain souvenir, beaucoup plus caustique que Zweig (qui ne l'est pas du tout) et ses personnages sont bien plus antipathiques.

Mais tu m'offres là une belle occasion de m'y réessayer et peut-être d'y recueillir une tout autre impression.

A suivre donc...
brize le 05-02-2009 à 18:43:52
Aliénor, je me réjouis de t'avoir donné envie de lire cette nouvelle car je n'ai rédigé ce billet que dans ce but (en plus, tu te rends compte, moi qui n'ai pas du tout l'habitude de relire, je l'ai même relue pour être sûre d'en parler correctement ! ) smiley_id172963 !
Aliénor le 05-02-2009 à 15:36:01
En tout cas tu nous donnes envie de le lire ! Je l'ajoute de suite à ma liste.
brize le 03-02-2009 à 08:47:38
C'est une nouvelle qui pourrait tout à fait te plaire, Florinette !
Florinette le 02-02-2009 à 19:16:49
Je ne connais pas ce livre et ce que tu en dis me plaît déjà, donc c'est noté ! Clin doeil1
brize le 02-02-2009 à 08:49:50
@ Keisha et Karine : Zweig (1881- 1942) et Schnitzler (1862 - 1931), tous deux Autrichiens, sont contemporains, même si, comme vous pouvez le constater, Zweig est beaucoup plus jeune. D'après les renseignements que j'ai pu glaner sur Internet, Zweig nourrissait une grande admiration pour Schnitzler, avec lequel il a d'ailleurs entretenu une correspondance.

Quant à répondre sur la question des points communs... je passe le relais à qui voudra bien s'y coller, car mes connaissances sur ces deux auteurs sont bien trop succinctes pour que je me risque à une étude comparative de leurs œuvres : de Zweig, je n'ai lu en effet que "Vingt-quatre heures de la vie d'une femme", et pas assez récemment pour que je puisse me lancer dans une quelconque analyse.


@ Aifelle : J'avais adoré la voix off du téléfilm (preuve que la télé mène à tout !) et je l'ai tout à fait retrouvée ensuite dans la nouvelle qu'il m'a fait découvrir.


@ Leiloona et Alwenn : De toute façon, quand bien même vous ne seriez finalement que modérément conquises, vous aurez fait une lecture culturelle... donc c'est déjà tout bon !
Karine :) le 02-02-2009 à 04:26:43
Comme Keisha, je me faisais la réflexion à savoir si ça peut rejoindre Zweig par certains côtés. Parce que si c'est le moindrement le cas, c'est certain que je le lirai!!
Alwenn le 01-02-2009 à 22:52:04
Noté aussi ! Ce début me plaît bien et tout ce que tu en dis aussi !
Leiloona le 01-02-2009 à 16:43:07
La forme du monologue me plaît : noté !
Aifelle le 01-02-2009 à 13:25:58
Je l'ai lu il y a longtemps et en garde un bon souvenir. J'aime cette époque et ce genre d'écrivain.
keisha le 01-02-2009 à 11:52:20
j'ai entendu parler de cet auteur récemment par un libraire (un vrai). Y a-t-il des points communs avec Zweig ?