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Titre du blog : Sur mes brizées
Auteur : Brize
Date de création : 23-04-2008
 
posté le 17-04-2009 à 09:27:38

"Le tigre blanc", Aravind ADIGA

    Balram, dit "Le Tigre blanc", écrit une lettre au premier ministre de la Chine, qui doit bientôt effectuer un voyage officiel en Inde.

   Pour qu'il comprenne. Parce que ce qu'il va voir de l'Inde n'est pas l'Inde. Alors, Balram a décidé le l'éclairer, de le guider, lui, l'entrepreneur nouveau qui est sorti des Ténèbres où il était né pour se faire une place à Bangalore, dans la Lumière, en créant sa propre société.

   Mais ça ne s'est pas fait tout seul.

   Aussi Balram se raconte-t-il, au travers d'une longue lettre rédigée sur sept nuits, afin d'illustrer au travers de sa vie la vérité de l'Inde.

   Et, à la fin de la première séquence du récit, il dit ce qu'il lui a fallu faire pour gagner le statut social qui est dorénavant le sien...

 

   L'auteur, conteur matois, sait accrocher son lecteur par cette incroyable annonce, à la fin de la première nuit. Dès lors, le lecteur n'aura de cesse de tourner les pages pour découvrir comment Balram va, justement, en arriver là. En outre, il sait déjà que Balram est devenu son propre patron et il est curieux de connaître le chemin qu'il a parcouru pour sortir des Ténèbres.

   Quant au procédé de la lettre au dignitaire chinois, il est lui aussi très bien trouvé : il permet en effet à l'auteur, par la bouche de Balram, le narrateur, d'émettre toutes sortes de considérations ironico-réalistes au sujet de l'Inde, sous couvert d'éviter à l'invité officiel d'être leurré. Balram est très sûr de lui : il connaît l'Inde, il en maîtrise désormais tous les rouages et n'hésite pas à se considérer comme un "intellectuel", ce qui prête parfois à sourire, mais à sourire jaune, si je puis dire, parce qu'il n'y a jamais de quoi rire franchement dans ce roman.

   Balram se raconte, donc, partant de son enfance dans un village où l'instituteur détournait les fonds des matériels scolaires et des uniformes... parce que lui-même n'était pas payé. C'est un inspecteur qui donne au passage à Balram ce surnom de "Tigre blanc", car il lui découvre des capacités hors du commun.

   Pourtant, Balram ne va pas rester longtemps à l'école, rapidement entraîné à exercer un métier de misère, jusqu'à ce qu'il réussisse, au prix de nombreuses difficultés, à obtenir un poste de chauffeur. Dès lors, c'est en écoutant et en regardant agir son maître et la famille de celui-ci qu'il va apprendre à connaître l'Inde et décider de sa vie.

 

   Ce roman est terrible. Le récit de Balram nous confronte au quotidien des Indiens pauvres, de ceux qui vivent encore dans un logement familial commun à ceux qui dorment dans les rues, à Dehli, en passant par les serviteurs dont les conditions d'hébergement sont inadmissibles.

   Mais il n'y a pas que les descriptions de la misère qui sont insupportables. L'auteur nous emmène au-delà, au cœur des rouages du "système" indien, viscéralement corrompu : les riches contrôlent la police à coup de pots de vin et leurs trafics économiques en tous genres sont eux-mêmes soumis au bon vouloir des politiciens, qu'ils achètent là aussi avec force dessous de table. Dans ce pays, la démocratie n'a aucun sens car toutes les voix (= empreintes digitales) des pauvres sont vendues avant même que le vote ait lieu et, d'une manière plus générale, les riches tiennent les pauvres en otages en se vengeant sur leur famille s'ils se révoltent. Quant aux pauvres eux-mêmes, ils reproduisent entre eux une forme de chantage, imposant à celui qui travaille l'obligation de vivre dans la misère car il doit envoyer la majeure partie de son salaire à sa famille. S'il ne le fait pas, on prévient son riche patron... qui le punira !

   Ce n'est pas pour rien que Balram estime être enfermé dans une Cage à Poules dont il finit par vouloir à tout prix (mais à quel prix !) s'échapper.

 

   Mené de main de maître, "Le Tigre blanc" n'est pas le genre de livre qu'on peut lâcher facilement, si j'en crois la rapidité avec laquelle je l'ai lu, en veillant cependant à ne rien perdre de toutes les informations fournies au sujet de l'Inde. Roman d'apprentissage, même si la qualification, ici, peut paraître caustique, il décrit le parcours d'un jeune homme dont la candeur et l'honnêteté initiales, en se heurtant à la corruption qui l'entoure, finiront par céder la place à une rage de s'en sortir coûte que coûte, au risque de se perdre dans ses propres ambiguïtés.

   Enfin, ce roman magistral invite à s'interroger sur l'avenir de l'Inde, dont il dresse un portrait glaçant.

 

"Le Tigre blanc", Aravind ADIGA

éditions Buchet Castel (318 p)

 

L'avis de Tamara, Amanda, Lily, Fashion, Kathel .

 

Commentaires

brize le 04-05-2009 à 12:41:36
Oui, Zarline, ce roman a bien reçu le Booker Prize ... parce qu'il le vaut bien (et bienvenue "Sur mes brizées" !smiley_id117731 ) !
zarline le 04-05-2009 à 11:09:58
Ton billet donne vraiment envie. C'est bien le livre qui a reçu le Booker Prize, non?
brize le 20-04-2009 à 10:53:18
Si le contenu de ce billet t'a plu, Hathaway, je crois que le roman a toutes les chances de t'intéresser Sourire1.
Hathaway le 19-04-2009 à 16:16:38
J'aime beaucoup ton billet, je vais noter ce titre car je ne connais absolument pas !
brize le 17-04-2009 à 20:38:57
@ Saxaoul : Je l'avais moi aussi noté depuis longtemps, mais j'attendais le bon moment (et avant cela, il fallait que la bibliothèque l'ait acheté) !


@ Kathel : Merci ! Si mon billet donne envie de découvrir ce roman à ceux qui ne l'auraient pas déjà noté, je m'en réjouis, car je pense que c'est un livre qui mérite d'être lu.


@ Liliba : Pour les romans, je pense que c'est un effet à moyen terme du fait que l'Inde était l'invité d'honneur du Salon du Livre 2007 : ça doit (à mon avis) booster un peu l'intérêt pour les livres du pays concerné et donc les traductions.


@ Tamara : C'est chez toi que j'avais repéré ce roman et je comprends ton coup de cœur car son style m'a moi aussi séduite.


@ Sybilline : Ton commentaire me rassure car, pour cet article, j'étais assez embarrassée : j'avais peur de trop en dire (et je ne voulais surtout pas déflorer l'histoire) mais, en même temps, je voulais transmettre ce que j'avais retenu comme marquant dans cette lecture et qui, pour moi, en fait tout l'intérêt. Alors, si j'ai réussi à éveiller le tien, tu m'en vois ravie !
sybilline le 17-04-2009 à 17:42:43
Ton article est passionnant, comme d'habitude, d'autant plus qu'il m'éclaire sur un auteur et un livre dont je n'avais jamais entendu parler.

Je le note illico!
Tamara le 17-04-2009 à 12:36:08
Lu pour le prix Fnac l'été dernier, je lui avais décerné ma meilleure note ! J'avais particulièrement aimé le ton du récit, mêlant humour et ironie, malgré la noirceur du sujet...
liliba le 17-04-2009 à 12:34:50
Je note !

Décidément, l'Inde est à l'honneur en ce moment...
kathel le 17-04-2009 à 11:49:25
Bravo pour ce billet qui donne vraiment envie de découvrir ce roman... magistral, tu as trouvé là un qualificatif qui lui convient très bien !
saxaoul le 17-04-2009 à 10:41:54
je veux le lire depuis longtemps et ton post me conforte dans l'idée de le faire rapidement