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Titre du blog : Sur mes brizées
Auteur : Brize
Date de création : 23-04-2008
 
posté le 01-06-2009 à 08:34:06

"Obscura", Régis DESCOTT

   Paris, 1885.

   Jean Corbel, jeune médecin fils d'un marchand de couleurs et lui-même ancien peintre amateur, en ménage avec une actrice débutante, Sybille, se trouve mêlé à une sombre histoire de meurtres, où les cadavres sont utilisés pour reconstituer le fameux tableau de Manet, "Le déjeuner sur l'herbe".

   Une femme venue en consultation dans son cabinet, surnommée "Obscura", et pour laquelle il a ressenti une attirance immédiate, lui semble être étroitement liée à cette affaire...

 

   J'ai passé un moment de lecture très plaisant avec ce polar historique, genre dont je ne suis pourtant pas coutumière (en fait, à part les deux premiers tomes de la série des Nicolas Le Floch, de Jean-François Parot, que j'ai bien aimés, je n'ai pas l'impression d'en avoir lu d’autres).

   Ici, le rôle principal étant tenu par un médecin, il va de soi que la vision de l'époque est marquée par celle des maladies qui y occupaient une place prépondérante : tuberculose, croup (maladie de l'existence de laquelle je finissais par douter, alors que je me souvenais en avoir entendu souvent parler dans mes lectures de jeunesse) et l'horrible syphilis, dont la présentation qui nous en est faite est inoubliable (et on se dit que les progrès de la médecine nous ont permis d'échapper à une maladie particulièrement épouvantable).

   Quant à la profession médicale, elle ne faisait pas encore, tant s'en faut, partie de celle des notables :

"Soixante pour cent des médecins parisiens ne gagnaient pas de quoi vivre décemment, certains n'atteignaient pas le seuil de survie des trois mille francs. Même les charges officielles étaient misérables. Le médecin du Sénat touchait moins que le concierge. [...] La plupart des médecins gagnaient moins que la plupart es ouvriers, qu'il s'agisse de colleurs de papier, de charpentiers, de marbriers, de peintres en bâtiments ou de charretiers."


   A propos de l'époque, je ne peux m'empêcher de vous citer ce passage qui, je trouve, en restitue parfaitement toutes les caractéristiques :

"Il [Jean Corbel] était né sous le Second Empire, en 1857, avait connu les rigueurs du siège de Paris en 1870, le passage à la IIIème République et les horreurs de la Commune, les rues jonchées de cadavres dont la vision l'avait si fortement impressionné. Il avait assisté à la modernisation de la ville, au percement de boulevards et d'avenues larges comme des cours d'eau, à la destruction de centaines de maisons, à la construction d'un nouveau type de bâtiments en pierre de taille et aux toits de zinc et d'ardoise. Tous ces chantiers nécessitaient l'apport de matériaux transportés par des barges toujours plus grandes sur le fleuve toujours plus encombré. Il avait été témoin de la modernisation de l'éclairage des rues, avec de nouveau bec de gaz, puis l'électricité; Il assistait encore à l'afflux de populations nouvelles rendu possible par l'essor du chemin de fer, ce peuple grouillant venu des quatre coins du pays et de plus loin encore, d'Espagne et d'Italie par exemple, cherche fortune ou plus raisonnablement gagner sa pitance. La ville en absorbait autant qu'il en arrivait, hommes, femmes, enfants, chacun participant à sa manière au changement de physionomie de la capitale qui réclamait tant de main-d'œuvre, tant de corps de métiers différents. Chaque année aussi elle en rejetait un certain nombre, des malades pour la plupart dont la santé n'avait pas résisté à des conditions de vie trop dures, aux logements surpeuplés, sous-ensoleillés et sous-aérés, à l'alimentation mal équilibrée et à des conditions de travail harassantes. Autant de tragédies anonymes qui n'empêchaient pas la cité de s'étendre, la population de croître et les lumières de briller toujours plus fort."

 

   L'évocation de cette époque inclut bien sûr celle du Salon des Refusés, en 1863, où fut présenté le fameux tableau de Manet, "Le déjeuner sur l'herbe", qu'un criminel s'acharne ici à reproduire.

   Une telle attitude incite le héros médecin à s'interroger sur les désordres du psychisme de l'assassin et à contacter son collègue et ami, Gérard Roch, aliéniste : eh oui, la notion de serial killer n'est pas encore, à cette époque, devenue commune ! Au passage, on a donc un aperçu de la manière dont étaient perçues les maladies psychiques, alors que Charcot peinait encore à se faire entendre.

   En présentant la médecine du 19ème siècle en même temps que, globalement, Paris à ce moment-là et les modes de vie de la population, indigente (la plus nombreuse) ou fortunée, avec un détour par les lieux de plaisir (dont les maisons de grande tolérance), l'auteur n'en néglige pas pour autant ses personnages. Jean est un jeune docteur bon et un peu idéaliste, animé du désir de soigner les corps en se préoccupant des esprits. Et Obscura, qui l'attire, semble évidemment évoquer ce côté obscur sans lequel notre héros serait trop lisse. Le père de Jean, fabriquant et marchand de couleurs pour les artistes peintres, est un vieil homme attachant et sa compagne, Sibylle, une jeune femme enthousiaste souhaitant réussir sa carrière d'actrice. Ajoutez leur Gérard, l'ancien amoureux de Sibylle, doté d'un physique de lutteur, qui revient d'une campagne de pêche sur un chalutier et occupe les fonctions de médecin aliéniste dans un asile pour personnes fortunées, sans oublier Ange, le saute-ruisseau croisé au détour d'une visite à domicile, et vous obtenez une galerie de personnages sympathiques dont l'histoire a tout de suite retenu mon attention.


   Un couple central attachant, une intrigue bien menée avec ce qu'il faut d'inquiétude quant au devenir des protagonistes et enfin une écriture agréable, font d'"Obscura", dans sa catégorie, un roman policier de qualité, dont je retiendrai en particulier l’intéressante incursion qu'il m'a offerte dans le Paris de la fin du 19ème siècle.


"Obscura", Régis DESCOTT

éditions Jean-Claude Lattès (397 p)

 

Amanda a trouvé ce roman "fort bon !".

 

Commentaires

Jémlyre le 15-05-2010 à 15:13:04
Il m'a l'air vraiment intéressant ! Je le note !
brize le 13-06-2009 à 10:11:53
Ah oui, la couverture ! Je l'avais trouvée pas mal, moi aussi !
myloubook le 05-06-2009 à 14:38:02
Tiens je note celui-ci ! J'ai été tentée par la couverture et ce que tu dis m'intéresse beaucoup, en particulier l'aspect médical. Cela me rappelle un peu une partie de "Ambre" de Katrin Winsor, où deux des personnages principaux sont atteints de la peste (celle de Londres au XVIIe).
brize le 04-06-2009 à 08:58:21
@ Lilibook : Oui, il pourrait bien te plaire !


@ Alwenn : Il m'a bien plu, ce polar historique !


@ Ln : M'étonne pas : je me méfie des psychopathes dans les romans policiers (avec eux, je crains toujours le pire... et j'ai souvent raison !). Dans "Obscura", on sait tout de suite qu'il y en a un, mais l'accent n'est pas mis sur lui.
la-ronde-des-post-it(laptitesardine) le 03-06-2009 à 22:20:40
ouais ben je crois que c'est justement le côté psychopathe qui m'a "gênée" ^^

du peu que je me souvienne j'ai trouvé ça "compliqué"...
Alwenn le 03-06-2009 à 21:33:59
Oh oh ! tout pour me plaire : peinture, polar historique, XIXeme... Et si en plus tu dis avoir passé un agréable moment... Je note ! Sourire)
Lilibook le 03-06-2009 à 14:21:41
Oh ça me plaît énormément car pour ma part j'adore les polars historiques ! Et celui-ci sur un p'tit air de peinture m'a l'air bien original. Je note de suite.
brize le 03-06-2009 à 13:26:08
@ Choupynette : C'est un roman dont je garderai un bon souvenir.


@ Laptitesardine : Pas sûre que ça me plaise non plus, je me méfie quand il s'agit de psychopathes (comme c'est le cas dans ce roman, je crois) ! Et comme il n'est pas à la bibliothèque... (mais je l'achèterai peut-être pour mon mari, que je suis chargée d'approvisionner en romans policiers, quitte d'ailleurs à ne pas tous les lire quand ils sont trop trash pour moi !).


@ Freude : Toujours pas lu ce roman-ci de Patricia Parry : bon, j'attendais qu'un temps suffisamment long se soit écoulé après ma lecture de "Petits arrangements avec l'infâme", mais là, c'est bon (et en plus, je l'ai, ce livre !).


@ Ln : J'aime bien ta "petite envie de le lire" Sourire !
la-ronde-des-post-it (ln) le 03-06-2009 à 13:07:50
Je ne suis pas très fan de ce genre de lecture, mais peut-être que je pourrais m'y mettre grâce à ce que tu décris. Les passages cités me donnent une petite envie de le lire.
freude le 03-06-2009 à 08:29:31
Moi j'ai beaucoup aimé Pavillon 38, lu récemment et ce roman Obscura me fait un peu penser à Cinq leçons sur le crime et l'hystérie de Patricia Parry. Ca me tente bien, noté !
la-ronde-des-post-it(laptitesardine) le 02-06-2009 à 20:26:58
je ne m'en souviens pas très bien, il y a un moment que je l'ai lu... je crois en fait que c'est tout simplement le genre qui ne me plaît pas plus que ça...

mon mari lui, a adoré!

tu me diras si tu le lis Clin doeil
ChoupynettedeRestin le 02-06-2009 à 19:27:55
une idée fort alléchante! Clin doeil
brize le 02-06-2009 à 18:14:26
@ Leilonna : Pour répondre à ta question : La diphtérie est une angine qui se caractérise par la formation de fausses membranes à l'entrée des voies respiratoires. Leur localisation sur le larynx provoque l'asphyxie par l'obstruction du conduit aérien : c'est le croup. La diphtérie était autrefois pandémique. Elle était encore la plus grande cause de mortalité infantile à la fin du 19ème siècle avec des dizaines de milliers de cas chaque année (encore trois mille morts par an en France en 1924)(source : wikipédia). Depuis, la maladie a été éradiquée grâce à la découverte du vaccin ad hoc.


@ Manu : Les maladies ne représentent pas l'essentiel du roman, mais c'est vrai qu'elles occupent une certaine place. A lire peut-être en sautant les passages concernés ? Et pour la syphilis, je l'ignorais, mais heureusement elle n'arrive pas dans la phase ultime de son développement, celle qui est décrite dans le roman...


@ Laptitesardine : Qu'est-ce qui t'avait déplu dans "Pavillon 38" (pas lu et je n'en connais que vaguement le thème) ?


@ Mango, La Pyrénéenne et Florinette : "Obscura", sans conteste, "mérite un détour" (oui, je sais, c'est pas bien de parodier le guide Michelin !).


@ Ys : C'est un aspect du roman, mais il n'est cependant pas creusé.


@ Amanda : Tu ne t'étais pas trompée en pensant qu'il me plairait !
Florinette le 02-06-2009 à 10:10:01
Après avoir découvert récemment cet auteur avec "Caïn & Adèle", j'ai très envie de poursuivre dans ses oeuvres et ce roman me tente beaucoup !
amandameyre le 01-06-2009 à 17:43:48
un bon polar, surtout pour l'ambiance et la reconstitution historique, oui, très bien rendues Sourire
la Pyreneenne le 01-06-2009 à 11:30:27
Pourquoi pas ?
Ys le 01-06-2009 à 10:31:17
Ah, quand j'entends le mot "aliéniste", je sors mon stylo ! J'adore les histoires de folie au XIXe siècle et les débuts ou prémices de la psychanalyse !
Mango le 01-06-2009 à 10:22:04
Tu donnes ici la très juste définition du bon roman policier, comme je les aime aussi. Je retiens ce titre.
la-ronde-des-post-it(lasardine) le 01-06-2009 à 09:50:31
je ne suis pas non plus coutumière de ce genre de bouquin mais la description que tu en fais me donne (presque) envie...


je suis tout de même freinée par le souvenir de "Pavillon 38", du même auteur, qui ne m'avait pas franchement emballée...


à voir donc...
manu-- le 01-06-2009 à 09:26:12
Le côté reconstitution d'un tableau par un meurtrier avait l'air sympa mais par contre, je ne supporte plus les descriptions de maladie de long en large, donc je passe. Sais-tu que la syphilis est une maladie qui a fait sa réapparition ces 10 ou 20 dernières années ? Evidemment, on la soigne maintenant :-D
Leiloona le 01-06-2009 à 09:13:23
Un polar historique avec une touche de peinture ? Voici un idée bien sympa !

En revanche, je n'ai jamais entendu parler du croup. Quoi