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Titre du blog : Sur mes brizées
Auteur : Brize
Date de création : 23-04-2008
 
posté le 06-08-2009 à 15:22:28

"Martin Eden", Jack LONDON

   Tout début du XXème siècle, États-Unis.

   Martin Eden, jeune matelot de 20 ans, est invité à dîner dans la famille d'Arthur Morse, qui souhaite le remercier d'être venu lui prêter main forte à l'occasion d'une rixe à laquelle il s'était trouvé mêlé. Martin découvre un univers feutré et bourgeois totalement nouveau pour lui, un monde d'idées tout en subtilité qui l'attire irrésistiblement... autant que la belle Ruth, la sœur d'Arthur, dont il tombe immédiatement amoureux.

   Dès lors, il n'a de cesse de se hausser à son niveau, en reprenant en main son éducation, qui laisse fort à désirer, aidé d'ailleurs en cela par la jeune femme, qui s'est arrogée le rôle de mentor. En même temps qu'il plonge avec ravissement dans les livres, il prend conscience de son goût et de ses capacités pour l'écriture et se met en tête d'en faire son gagne-pain, ce qui ne va pas sans mal...

 

   De Jack London, j'avais le souvenir de quelques romans « nature » qui avaient marqué ma jeunesse, comme « L'appel de la forêt », de « Mickaël chien de cirque », qui ne pouvait que susciter mon indignation quant au traitement infligé aux animaux de cirque et aussi d'un incroyable « Vagabond des étoiles », moins connu des lecteurs mais inoubliable.

   Il me paraissait indispensable de lire « Martin Eden », présenté comme un chef d'œuvre incontournable de l'auteur et comme son roman le plus autobiographique.

   C'est donc avec un certain étonnement que, en abordant le roman (a priori dans une traduction nouvelle), j'ai constaté que le style de l'auteur me paraissait empreint d'une certaine désuétude, alors que pour moi Jack London était un auteur moderne. En même temps, je notais la propension du narrateur à offrir du héros une image tout à son honneur et, puisqu'il s'agit d'un homme censé évoquer l'écrivain lui-même, je ne pouvais m'empêcher de trouver que celui-ci manifestait quelque naïve complaisance dans la représentation de son alter ego.

Trois extraits à l'appui de mes dires :

- "Sous son corps musculeux couvait une sensibilité à fleur de peau. A la moindre intrusion du monde extérieur dans sa conscience, ses pensées, ses sympathies, ses émotions jaillissaient et vacillaient comme des flammèches. Extraordinairement réceptif, il avait une imagination vertigineuse et sans cesse en effervescence, qui procédait par associations d'idées."

- "Son étonnante imagination visuelle donnait des formes concrètes aux abstractions. Dans l'alchimie de son cerveau, la trigonométrie , les mathématiques et toute la science que ces mots recelaient étaient transmuées en autant de paysages."

(quand Ruth joue au piano) - "C'était un visage transfiguré, avec de grands yeux brillants perdus dans l'au-delà, qui semblaient apercevoir, à travers le rideau des notes, la source de vie où s'abreuvaient les fantômes de l'esprit. Elle était médusée. Le rustre empoté avait disparu. Ses vêtements mal coupés, ses mains écorchées et son visage brûlé de soleil étaient comme une cage emprisonnant une grande âme bâillonnée par une aphasie maladive."

   Et je passe sous silence ce qui concerne le physique de l'individu, beau gars musclé aux traits affirmés, dont la virilité n'échappe pas, même si elle n'en a pas conscience, à la demoiselle Ruth.

   L'étonnement passé, j'ai poursuivi cette lecture avec intérêt mais j'avoue l'avoir trouvée un peu longue car manquant de rythme. Le cheminement intellectuel de Martin Eden est restitué avec précision. Il s'étale sur une paire d'années et les péripéties sont surtout celles relatives aux découvertes d'un jeune esprit qui se forge en autodidacte, avec en contrepoint l'évolution de sa relation avec Ruth. L'acharnement que met Martin Eden à vouloir écrire et être publié est évoqué dans le détail (démarches réitérées auprès des revues susceptibles de le publier, difficultés financières conduisant le héros à sombrer dans la misère) mais ce parcours ponctué d'embûches répétitives, m'a paru, sur la durée, fastidieux : j'attendais qu'on aboutisse, enfin, à quelque chose (et on y arrive, mais il faut être patient).

   L'épisode au cours duquel Martin travaille dans une petite blanchisserie d'hôtel, parce qu'il tranche dans cette progression relativement linéaire, fut particulièrement bienvenu. L'auteur y décrit de manière remarquable un exemple de condition ouvrière de cette époque et sait convaincre son lecteur qu'un tel mode de vie ne peut qu'entraîner celui qui le subit à s'adonner, dans ses moments de liberté, à la boisson. J'ai trouvé ce passage brillant et si tout ce que Jack London a écrit au sujet de la condition ouvrière (je pense notamment au « Peuple d'en bas », au sujet duquel j'avais lu récemment un billet très intéressant ici) est de la même eau, il y a de quoi satisfaire les lecteurs souhaitant s'informer sur la question.

   Pour ce qui concerne l'évolution psycho-philosophique de Martin Eden et la position qu'il adopte, in fine, face à son environnement, j'ai, là aussi, été surprise, car je ne m'attendais pas à quelque chose d'aussi extrême, marginalisation de l'individu qui estime être désormais en dehors (au-dessus, n'ayons pas peur de le dire) de ses semblables.

 

   Au final, une lecture que je ne regrette pas car j'ai l'impression que je ne l'oublierai pas, mais je m'attendais à être davantage séduite. Je lui ai trouvé des longueurs et elle n'évoque que, en gros, quatre ans de la vie du héros (ses années précédentes d'aventures au long cours ne font l'objet que d'évocations ponctuelles) si bien qu'elle m'a donné très envie de me pencher sur la vie de Jack London pour, entre autres, faire la part entre l'autobiographique et le fictif au sein de l'œuvre (et comme j'ai lu ce roman en étant loin de mes bibliothèques municipales, sans connexion internet et sans parvenir à mettre la main, en librairie, sur une biographie de l'écrivain, j'étais diablement, au moins provisoirement, frustrée !).

 

'Martin Eden", Jack LONDON

éditions Phébus, collection Libretto (438 p)

 

Quelques critiques enthousiastes chez les rats de biblio-net.

 

Commentaires

brize le 01-07-2010 à 13:25:43
@ Harfang: Oui, c'est d'inspiration biographique, mais ça ne retrace que quelques années de sa vie (après, ça s'en écarte). Quant au style, si tu as l'occasion, oui, ce serait bien que tu relises au moins le début pour voir comment tu le trouves.
harfang le 01-07-2010 à 11:13:16
J'ai adoré ce livre, peut-être l'un de mes préféré de Jack London. Il me semble que c'est presque une bio d'où son intéret. Mais comme je l'ai lu il y a fort longtemps, peut-être que je trouverais aussi le style un peu désuet maintenant. Je pense que je vais aller y refaire un tour !
brize le 19-09-2009 à 20:50:16
Je ne l'ai (malheureusement) pas autant aimé, même si je n'ai pas été insensible à la fin (ben oui, ça ne se voit pas, là, comme ça, mais j'ai un coeur, quand même coeur_1 !).
Titine75 le 18-09-2009 à 14:49:40
J'ai été marquée par la lecture de "Martin Eden", c'est un roman que j'adore profondémment. J'avais les larmes aux yeux à la fin du roman!
brize le 15-08-2009 à 14:15:39
@ Restling : Ce serait dommage de renoncer à ce roman qui, comme je le disais à d'autres blogueuses, pourrait rencontrer auprès de toi autant de succès qu'il en a chez de nombreux lecteurs.

Pour "L'appel de la forêt", je sais que je l'ai lu... même si je ne me souviens plus du contenu (c'est trooop loin dans le temps !).


@ Nanne : Bonne lecture (je suivrai ça sur ton blog) ! Et dans "Martin Eden", ce n'est plus l'animal mais l'homme (le héros) qui doit survivre, tu verras.


@ Isil : Bonne idée de poursuivre ainsi ta découverte de cet écrivain (pas désagréable à regarder, on comprend la Ruth du roman !).


@ Slo : Cela ne m'étonne pas car ce roman est considéré comme une oeuvre majeure. En revanche, je n'arrive pas à me rappeler si cet élément (le professeur donnant des conseils de lecture) était ou non présent dans "La joueuse d'échecs"...
Slo le 13-08-2009 à 22:34:21
Tiens c'est drôle, je suis allée aujourd'hui voir le film Joueuse (adapté du roman La joueuse d'échec) et Sandrine Bonnaire lit justement ce roman sur les conseils de Kevin Kline.
Isil le 13-08-2009 à 19:54:19
Comme je n'ai rien contre les corps musculeux et que j'ai aimé "Le peuple d'en bas" dont j'avais beaucoup aimé l'écriture, je lirai celui-ci. Moi aussi j'en étais restée à la nature sauvage de mon enfance :-)
Nanne le 12-08-2009 à 21:45:32
De Jack London, j'ai "Le peuple d'en bas" qui m'attend dans ma PAL ... Depuis le temps que je dois le lire, celui-là ! Mais cet auteur me fait un peu peur, car je suis restée sur mes frayeurs d'enfance et sur les conditions de survie des animaux dans le Grand Nord ! J'avais l'intention de poursuivre avec "Martin Eden", justement ... Je vais déjà lire le premier !
Restling le 12-08-2009 à 18:51:35
Je l'avais noté en lisant Les maîtres de Glennmarkie car il est abondamment cité mais tu refroidis un peu mon enthousiasme.

Par contre, ton billet me fait me poser une question : est-ce que j'ai lu L'appel de la forêt plus jeune ? Je me souviens très bien de Croc-Blanc mais pas de L'appel de la foret...
brize le 10-08-2009 à 14:27:22
@ Mango : Je pensais que ce roman allait avoir le même effet sur moi... mais ça n'a malheureusement pas été le cas. Bonne relecture !


@ Karine : C'est le roman le plus unanimement apprécié de Jack London, donc ce serait bien que tu le lises car il a de fortes chances de te plaire autant qu'à tous les lecteurs qui l'ont adoré.


@ Kathel : Que tu ne l'aies pas relevé était sûrement bon signe car tu as dû être tout de suite séduite par le roman.

Je lirai sûrement autre chose de Jack London, peut-être "Le peuple d'en bas", mais "Le talon de fer", roman d'anticipation, m'attire également.


@ Ys : Ah, c'estt sûr, Martin Eden n'est pas mal de sa personne... et quand on voit les photos de Jack London, on a une bonne idée de son physique, je pense !


@ GeishaNellie : Oui, c'est un classique, raison pour laquelle, notamment, je tenais à le lire. Et tu as raison, le projet de changement de vie est stimulant et la volonté dont fait preuve le héros est impressionnante.


@ Cécile de Quoide9 : Aïe, ça craint, ce bug ! Jusqu'à présent, personne d'autre ne me l'a signalé.

De mon côté, il m'est arrivé de constater, lorsque je postais un nouvel article, que "aucun article" s'affichait (mais, dans ce cas, je pouvais "récupérer" les articles par le biais des catégories et ils s'affichaient in extenso) et c'était lorsque je mettais trop d'articles par page. Je viens donc de diminuer un peu le nombre d'articles par page. Si tu repasses ici, dis-moi si ça change quelque chose pour toi.


@ Leiloona et Les livres de G.Sand et moi : Je pense qu'il ne faut surtout pas vous arrêter à cet avis (comme d'habitude) très personnel : j'ai rendu compte de ce que cette lecture avait suscité chez moi et cela m'a étonnée car ce roman passe d'habitude très bien auprès de ses lecteurs. Dommage pour moi... mais ce serait dommage de vous priver de ce qui a toutes les chances de s'avérer une belle découverte pour vous.
les livres de George Sand et moi le 10-08-2009 à 08:31:03
j'ai un ami qui adore cette "autobiographie" et qui m'en parle régulièrement en me disant de le lire... ta critique me laisse donc songeuse... j'ai aimé le London de "L'appel de a forêt" et de "Croc-blanc"... comme toi, j'hésite donc encore à lire celui-ci !
Cécile de Quoide9 le 10-08-2009 à 01:21:12
Quand j'arrive sur ton blog je vois "aucun mesage" et quand je clique sur le calendrier je vois le titre du premier message et le nombre de commentaires et c'est seulement lorsque je clique sur ceux-ci que je vois l'intégralité du billet. Suis-je la seule à rencontrer ce genre de souci ?
GeishaNellie le 09-08-2009 à 18:36:21
Je n'ai encore jamais lu de Jack London, mais cette idée de vouloir changer sa vie et de tout faire pour y parvenir c'est un thème qui me plaît bien et si en plus c'est un classique ben là ...
leiloona le 09-08-2009 à 10:40:28
Alors je crois que je vais rester sur mes impression d'enfant : j'ai tant aimé lire "L'appel de la forêt". Sourire1
Ys, de retour le 09-08-2009 à 09:44:03
J'ai tout un tas de Jack London qui me font de l'oeil depuis un bout de temps... Tant pis si l'écriture est désuette, parce que s'il y a des corps musculeux...
kathel le 07-08-2009 à 10:17:54
C'est un roman que j'ai beaucoup aimé ! Je ne me souvenais pas de cette façon de présenter son personnage.

Sinon, j'ai trouvé beaucoup d'intérêt à lire "Le peuple d'en bas" également.
Karine :) le 07-08-2009 à 01:22:12
Il faut que je découvre Jack London... mais je ne sais pas si ce sera avec ce roman... ton avis mitigé me fait dire que bon, peut-être pas...
Mango le 06-08-2009 à 22:51:57
C'est un livre qui m'a beaucoup marquée, bouleversée, séduite! Je l'ai dévoré! C'est certainement un de mes livres préférés et de loin! Même mitigé, ton billet me donne envie de le relire