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Titre du blog : Sur mes brizées
Auteur : Brize
Date de création : 23-04-2008
 
posté le 19-12-2009 à 18:43:04

"Berlin-Stasi", Jean-Paul PICAPER

Quatrième de couverture :

  Berlin, 9 novembre 1989… Le mur est ouvert. La République démocratique allemande ferme boutique. Son existence ne tenait qu’à un mur. Un mur qui n’était que la partie visible de l’iceberg. Dessous se cachait la Stasi, ce monstre tentaculaire de la guerre froide, cette police secrète à qui rien n’échappait. C’est dans son antre que nous emmène l’auteur.

  Pendant près de trente ans, il a affronté à Berlin-Ouest et en RFA les agitateurs et désinformateurs stipendiés de la Stasi, déjouant ses traquenards à Berlin-Est et en RDA. Il a vécu aussi l’infiltration du mouvement étudiant des années 1960 et de divers organismes d’Allemagne de l’Ouest ; il a contacté à maintes reprises des dissidents est-allemands et collaboré avec eux, menant sa petite guerre personnelle contre cette dangereuse organisation tout au long de la guerre froide.

  A partir de son expérience, de témoignages poignants, d’entretiens avec des espions et leurs victimes, il nous entraîne dans les arcanes du « meilleur service d’espionnage de l’histoire », et nous fait vivre le quotidien d’une dictature, mêlant à la fois l’analyse rigoureuse du politologue et la narration du journaliste.

  Un document rare.

 

   Le vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin a récemment braqué le feu des projecteurs sur cette extraordinaire capitale d’une Allemagne qui poursuit sa réunification et voit souffler sur elle un vent d’Ostalgie, la nostalgie d’un régime de la RDA soudain paré de qualités que n’aurait pas la République Fédérale, inapte à générer les satisfactions économiques qu’on attendait immédiatement d’elle.

   L’ouvrage de J.P Picaper vient donc à point pour rappeler ce qu’était le régime de la RDA, où sévissait la police politique appelée Staatsicherheit (Sécurité d’Etat), la Stasi, organisation redoutable et tentaculaire dont on continue à analyser l’impact, maintenant que, suite à sa dissolution, l’accès à ses archives (du moins celles qui n’ont pas été détruites) est ouvert et que les langues ont pu se délier.

   J.P Picaper a passé une grande partie de sa vie en Allemagne, à Berlin en particulier. Son témoignage personnel s’insère donc sans difficulté au sein des événements qu’il décrit et analyse. Certes, sa présence sur place n’aurait pas suffi à lui conférer davantage de clairvoyance qu’à d’autres, mais il se trouve que c’était sa formation et son métier, d’analyser, puisqu’il faisait des études d’histoire et de sciences politiques et qu'il a ensuite exercé les fonctions de professeur de sciences politiques puis de journaliste . On peut donc dire que ce livre se présente comme une somme de ce qu’il a recueilli sur le sujet, en croisant et en mettant en perspective ses observations sur le terrain et tous les autres renseignements récoltés, directement ou par voie documentaire.

   L’histoire de la STASI étant indissociable de celle de l’Allemagne, c’est celle-ci que l’auteur revisite tout au long d'un demi-siècle et avec elle toute la géopolitique de l’Europe occidentale, du partage de l’Allemagne d’après-guerre à la chute du mur et aux raisons pour lesquelles la Stasi n’a pas pu l’empêcher, en passant par toutes les étapes liées à l’évolution du comportement du bloc soviétique.

   En scrutant les faits et gestes de la STASI, des plus tristement quotidiens (surveillance permanente de la population, méthodes d'interrogatoire des présumés dissidents...) aux manœuvres les plus dissimulées, J.P Picaper retrace notamment l’historique de la révolte étudiante (qui mena, en France, à mai 68) et traque le rôle qu’y tint la manipulation idéologique venue de l’est.

    On notera au passage que l'auteur n'en est pas à son coup d'essai, comme il s'en explique :

"Au plus fort de la guerre froide en Allemagne occidentale, à plus forte raison en Europe occidentale, on ignorait quasiment l'existence de la Stasi. Aussi publiai-je en 1982 à Paris un livre en langue française intitulé par l'éditeur Vers le IVème Reich. Ce pavé dans la mare faisait état de l'infiltration des services de l'Est dans la société, la politique et les médias ouest-allemands et parfois européens de l'Ouest. |...] Quand, en 1990, après la chute du mur de Berlin, on ouvrit les archives de la Stasi, il s'avéra que j'avais largement sous-estimé l'ampleur de l'infiltration."

    Si l’auteur ne cache pas ses convictions idéologiques, je n’ai pas eu l’impression qu’elles nuisaient à la qualité de son enquête car il n’affirme jamais rien sans apporter des preuves documentées à l’appui. Et aussi bien les témoignages que les entretiens menés, qui composent la dernière partie du livre, viennent étayer ses propos, en les complétant le cas échéant ou en leur donnant un éclairage particulier.

   

   Dense, extrêmement fouillé, l’ouvrage risque cependant de sembler trop analytique à ceux qui souhaiteraient seulement une vue d’ensemble sur la question. Mais l’abondance des informations qu’il délivre peut leur servir de base de données pour l’étude de tel ou tel point particulier de la période évoquée (même si l’absence d’index ne facilitera pas ce type d’approche).

   En revanche, il passionnera quiconque souhaite se plonger dans les méandres de l’Histoire et voir décortiqués les desseins et les actes de ceux qui, derrière, tiraient les ficelles (ou essayaient de le faire). Au passage, ils apercevront cette multitude d’histoires particulières dont l’Histoire est aussi tissée, beaucoup des destins individuels (de personnages haut placés ou connus à bien d’autres qui ne le sont pas) évoqués au travers de ces pages pouvant d’ailleurs, à eux seuls, donner matière à une trame romanesque (et certains l’ont sûrement déjà fait car les romans d’espionnage ont puisé dans cette manne).

 

   Pour conclure, je ne peux m’empêcher de vous citer le commentaire que fait J.P Picaper du film La Vie des autres ("dont l’action se passe en 1984 à Berlin-Est"), paru en 2006 :

  

 "Ce film donne une image vraie de la RDA et des pratiques de la Stasi. Malheureusement on ne connaît pas un seul cas d’agent de la Stasi qui, comme le héros du film, Wiesler, aurait été pris de remords dans l’exercice de ses fonctions. Bien au contraire, la plupart d’entre eux ont cherché après la chute du mur à justifier leur tâche ou à se taire sur les méfaits qu’ils auraient pu commettre. Ils n’avaient jamais entendu parler des prisonniers politiques. Cela n’entrait pas dans leurs attributions. Et aucun d’eux, naturellement, n’a été interrogateur à Hohenschönhausen. Or, les actes et pratiques des interrogateurs étaient d’une telle perversité que la plupart de leurs victimes n’ont pas survécu sans traumatismes psychiques ou physiques. Ces victimes ont donc été punies leur vie durant pour avoir eu affaire à eux, qui jouissent, de leur côté, d’une douce quiétude. La société qui a succédé à la RDA est ainsi bâtie sur une injustice flagrante."

 

 

 

"Berlin-Stasi", Jean-Paul PICAPEUR 

Editions des Syrtes (514 p)

 

Commentaires

Nanne le 10-01-2010 à 21:28:55
C'est un ouvrage dont j'ai entendu parler et dire beaucoup de bien. Je connais son auteur, pour avoir lu d'autres livres sur l'histoire de l'Allemagne en général. Ce document fait penser à la "La Vie des autres" à ceci près que les anciens membres de la Stasi n'ont pas été inquiétés et vivent dans la nostalgie de l'ancienne RDA ! Je finirai bien par lire ce document très riche et intéressant ...
brize le 23-12-2009 à 19:55:28
Sylvie, il y a beaucoup de géopolitique dans l'ouvrage, donc si c'est l'évocation des destins individuels qui t'amène à penser que la lecture serait difficile pour toi, sache qu'il n'y a pas que ça : ils s'insèrent dans une mise en perspective globale.
sylvielectures le 23-12-2009 à 19:39:41
J'avais beaucoup aimé le film "la vie des autres". Le document que tu présentes a vraiment l'air passionnant et bien fait, mais je ne sais pas si j'aurais le courage de le lire.
Brize le 22-12-2009 à 14:04:53
@ Naina : oui, ce livre-ci a l’air très intéressant aussi.


@ Isil et Aifelle: J’avais vu « La vie des autres » à sa sortie et je l’ai revu depuis, avec ma fille aînée, qu’il a autant impressionnée que moi.


@ Ys : je suis certaine qu’il y aura des lecteurs intéressés.


@ Mango : ça me fait (un peu) penser à ce que Bruno Tessarech évoque dans « Les sentinelles », avec le cas des scientifiques nazis qui, à l’instar de Wernher von Braun, ont refait leur vie à l’étranger après la fin de la guerre.
Mango le 20-12-2009 à 08:28:21
20 ans déjà depuis la chute du mur!

Le dernier extrait que tu donnes est terrible et bien décourageant! Apprend-on jamais quoi que ce soit des fautes passées? L'oubli vient si vite!
Aifelle le 20-12-2009 à 08:07:38
Tout au long de ton billet j'ai pensé à la Vie des Autres, cet excellent film. On ne décryptera jamais assez ces systèmes qui détruisent l'humain. Je le note.
Ys le 19-12-2009 à 23:06:41
C'est noté, j'achète ça pour la bib. Merci.
Isil le 19-12-2009 à 19:54:35
J'ai vu La vie des autres il y a quelques mois. C'est un film excellent.

Je note le livre dont le thème est tellement intéressant.
Naina le 19-12-2009 à 19:51:16
Je viens de lire "Stasiland" d'Anna Funder qui rassemble des témoignages de victimes et d'agents.