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Titre du blog : Sur mes brizées
Auteur : Brize
Date de création : 23-04-2008
 
posté le 17-04-2010 à 14:11:19

"Le quai de Ouistreham", Florence AUBENAS

     « La crise. On ne parlait que de ça, mais sans savoir réellement qu’en dire, ni comment en prendre la mesure. Tout donnait l’impression d’un monde en train de s’écrouler. Et pourtant, autour de nous, les choses semblaient toujours à leur place. J’ai décidé de partir dans une ville française où je n’aurai aucune attache, pour chercher anonymement du travail. J’ai loué une chambre meublée.

   Je ne suis revenu chez moi que deux fois, en coup de vent : j’avais trop à faire là-bas. J’ai conservé mon identité, mon nom, mes papiers, et je me suis inscrite au chômage avec un baccalauréat pour seul bagage. Je suis devenue blonde. Je n’ai plus quitté mes lunettes. Je n’ai touché aucune allocation. Il était convenu que je m’arrêterais le jour où ma recherche aboutirait, c’est-à-dire où je décrocherais un CDI. Ce livre raconte ma quête, qui a duré presque six mois, de février à juillet 2009.

   J’ai gardé ma chambre meublée. J’y suis retournée cet hiver pour écrire ce livre. »

   Florence Aubenas

 

   A la sortie du livre, j’avais lu les extraits que publiait Le Nouvel Observateur. Je me disais que cela suffisait, j’en avais une assez bonne idée. Mais le livre s’est récemment trouvé à la bibliothèque et la curiosité, le désir aussi de partager ce que l’auteur avait vécu, ce qu’elle s’était donné la peine de vivre, m’ont poussée à le lire.

   Le choix de la ville de Caen (pour sa proximité de Paris) s’avère très pertinent car si on se souvient de Moulinex, on a souvent oublié (comme ceux qui y résident depuis peu) qu’il y eut sur place une industrie métallurgique puissante, maintenant totalement démantelée, au point qu’il n’en reste physiquement pratiquement plus de trace. Caen est donc une ville représentative des conséquences catastrophiques sur l’emploi que les bouleversements économiques ont pu engendrer.

   "Le quai de Ouistreham" n’est pas un livre d’analyse, pas un livre choc non plus, au sens où il n’y a pas de révélation fracassante. Il y a suffisamment d’interviews, de reportages ou de documentaires transmis par les médias pour qu’il ne nous apprenne pas quelque chose que nous ignorerions.

   Mais Florence Aubenas ne s’est pas contentée de s’armer d’un stylo, d’un micro ou d’une caméra. Comme certains avant elle (auxquels elle se réfère dans sa préface), elle est passée de l’autre côté du miroir et elle a travaillé en immersion et non plus en spectateur à côté des choses et des gens, pour ne pas dire à l’écart. De la place que, soudain, elle occupe, elle nous livre des instantanés de cette France d’en bas souvent évoquée, où les mots précarité et désarroi prennent tout leur sens. Elle partage le quotidien des demandeurs d’emploi, dans la catégorie des sans qualification, devient une femme obligée soudain de se mettre sur le marché de l’emploi, après une rupture avec l’homme dont elle partageait jusqu’à présent la vie et les revenus. Dans une agence d’intérim, on lui explique « sans méchanceté, avec bonhomie », que dans sa situation elle est « plutôt le fond de la casserole ». Seule solution, lui dit-on au Pôle Emploi, devenir « agent de nettoyage ».

   Florence Aubenas n’a pas joué à être une femme de ménage, elle a simplement été cette femme de ménage, avec sa vie, ses soucis, les liens qu’elle a noués au hasard des rencontres. Accaparée par la recherche d’un nombre d’heures suffisant pour gagner de quoi subvenir à ses besoins, stressée à l’idée de ne pas trouver un nouvel endroit où elle doit faire quelques heures et d’arriver en retard, fatiguée physiquement par le travail fourni où le temps accordé n’est jamais conforme au temps nécessaire, sans que soient payées les heures supplémentaires et persuadée qu’elle n’est pas techniquement à la hauteur.

   Elle ne parle pas que d’elle, bien sûr, mais aussi de ceux qu’elle croise ou approche d’un peu plus près. Des moments saisis sur le vif, des bribes d’échanges…

   Elle montre mais ne démontre pas, nous laissant le soin de réfléchir à ce que, par son intermédiaire, nous voyons. C’est toute la force de ce témoignage, sobrement efficace.

   En filigrane se dessine le portrait d’une femme discrète mais à l’écoute, infiniment attentive aux autres et appréciée pour cela, du moins est-ce ainsi que je l'ai perçue. Une femme qui écrit bien, aussi, d’une plume alerte, à l’aise dans l’évocation des lieux autant que dans la narration des scènes s’y déroulant.

 

Faut-il lire "Le quai de Ouistreham" ?

Ce n’est pas un livre indispensable.

Mais c’est un document qui donne à penser. Ce n’est déjà pas si mal.

 

"Le quai de Ouistreham", Florence AUBENAS

Editions de l'Olivier (270 p)

paru en 2010

 

Commentaires

livr-esse le 08-05-2010 à 21:57:17
Je suis tout à fait d'accord avec ta conclusion.

J'aurais bcp aimé un dernier chapitre avec un ressenti de son expérience.
brize le 23-04-2010 à 07:15:08
@ Nanne : Pas d'inquiétude à avoir, ce n'est pas "parfois larmoyant et angoissant", non, ce n'est pas toujours gai mais c'est tonique dans la narration.
Nanne le 22-04-2010 à 20:44:32
Son idée d'immersion totale dans le monde de la précarité est une bonne chose en soi, dans la mesure où elle permet au lecteur (ou à la lectrice) de réfléchir sur les conditions de survie de ces personnes. J'ai peur que ce soit parfois larmoyant et angoissant, aussi. Je ne sais pas si je lirai cet ouvrage, mais c'est toujours bien que ces livres soient publiés pour faire prendre conscience de certaines situations.
brize le 20-04-2010 à 13:45:16
@ Freude : Je ne peux qu'approuver, puisque c'est ainsi que je l'ai lu !


@ Midola : Mais il en dit très peu, mon billet... Tu sais, si tu étais tentée, ça vaut le coup que tu le lises, ce livre.
Mdiola le 19-04-2010 à 21:19:17
Je me demandais si j'allais prendre le temps de me plonger un peu dedans... Eh bien, je vais me contenter de ton billet fort bien fait ;-) Merci;
freude le 19-04-2010 à 10:02:01
C'est sur que ce livre témoignage doit être intéressant. Je pense que je le prendrais à la bibli.
brize le 18-04-2010 à 20:34:31
@ Cécile : J'ai refeuilleté tout le livre en me disant que tu faisais peut-être allusion à un passage sur le Pôle Emploi auquel je n'avais pas prêté attention mais, au départ, j'avais bien pensé à un lapsus !
Cécile LECTURE EMOI le 18-04-2010 à 20:16:45
Zut, Brize, excuse-moi !blozen Je ne voulais pas dire "désoeuvrement" mais bien désarroi, et souligné l'attitude totalement désabusée de ces services ! Et quand je parle de désarroi, c'est bien de ce rythme intenable ( le récit se situe aussi au moment du rapprochement Assedic/ANPE, ce n'est pas négligeable) et de cette absence totale de moyens car comme tu le dis, pas grand chose à proposer !
brize le 18-04-2010 à 18:14:32
@ Gwenaëlle : Sur le coup aussi, je me suis dit « Chapeau ! », mais quand tu penses à tout ce que cette femme a déjà vécu comme grand reporter, tu relativises !


@ Restling : Moi aussi, j’étais intriguée. Je me demandais comment elle allait parler de ce qu’elle avait vécu.

Je n’ai pas regretté ma lecture parce que j’ai aimé la manière dont Florence Aubenas a abordé les situations et les personnes, avec intelligence et respect d’autrui, sans rien de cette suffisance qu’on pourrait craindre de la part d’une intellectuelle ; au contraire, il y a beaucoup d’humilité dans son attitude.


@ Saxaoul : C’est une lecture intéressante et intelligente, très humaine aussi, que je suis contente d’avoir faite.


@ Pincureuil : Oui, c’est un livre qui ne peut laisser indifférent…


@ Cécile : Tu sais, au début, je m’étais dit que mon commentaire serait très court. Ça a d’ailleurs fait rire ma fille cadette quand elle a vu le nombre de lignes, au final !

Je ne voulais surtout pas d’un billet qui ouvre sur une quelconque polémique, donc je n’avais pas l’intention de faire état de mes considérations personnelles sur la situation des chômeurs, avec la crise actuelle etc. Bref, je ne voulais pas entrer dans un débat politique au sens large du terme.

En revanche, plus j’avançais dans ma lecture, plus j’avais envie de dire au moins quelques mots sur la démarche de l’auteur, parce que j’aimais ce qu’elle avait fait et son attitude, très sincère. J’ai même failli dire que j’avais trouvé que Florence Aubenas était une belle personne.

J’ai donc noté quelques petits trucs en cours de lecture et, à la rédaction, une chose en entraînant une autre, tu vois le résultat… Et il y aurait encore beaucoup à dire, dont ce que tu as évoqué dans ton commentaire (je crois, franchement, que tu pourrais faire un billet en disant ces choses-là, tout simplement).

Pour le Pôle Emploi, je te rejoins sur le « désarroi » mais pas sur le « désœuvrement », parce qu’ils ont du boulot à la pelle (ils sont donc tout sauf « désœuvrés »), avec des contraintes de rythme dans le traitement des dossiers (avec les statistiques qui en résultent)… même si, le problème, c’est qu’en fin de compte ils n’ont pas assez de boulots à proposer !


@ Aifelle : Ah, je suis très contente de ce que tu me dis sur Florence Aubenas parce que, en la lisant, j’ai vraiment eu l’impression que c’était une femme sincère, une belle personne, ce que ta remarque me confirme.


@ Mango : Merci ! Mais, tu sais, son livre est très vivant et je crois qu’il te plairait car elle croque des personnages et des situations avec autant de talent qu’une romancière.
Mango le 18-04-2010 à 08:28:48
Son livre a du succès et tant mieux!!

Je ne le lirai sans doute pas, préférant de loin les romans mais je suis contente d'avoir pu m'en faire une idée grâce à ton billet que je trouve très intéressant!
Aifelle le 18-04-2010 à 07:27:12
Je vais le lire parce qu'une amie va me le prêter. J'ai vu Florence Aubenas au salon du livre, elle a un échange vraiment simple et spontané avec les autres.
Cécile Lecture Emoi le 17-04-2010 à 22:26:13
J'ai lu aussi il y a quelques jours, mais n'en ai pas fait de billet.


Tu as trouvé la formule juste "elle montre, mais ne démontre pas", et c'est ce qui m'a plu dans ce récit : pas de jugement, ni d'envolée militante, juste un vrai regard de l'intérieur. Pas de pathos non plus, mais une vraie émotion face, par exemple, aux anciennes de Moulinex, ou encore Philippe, fier comme un Bar Tabac lorsqu'il retrouve un semblant de sa vie d'avant quand F.Aubenas lui cède le volant de sa vieille Fiat (le "Tracteur"). Poignant aussi le récit du pathétique pot d'adieu d'une de ses collègues du Ferry.


Je n'ai pas été surprise de cette vie de précaire qu'elle nous décrit, mais par contre, j'ai vraiment été soufflée par le désarroi et le désoeuvrement du Pôle Emploi. pas toi ?

Et pour finir, moi aussi je suis entièrement d'accord avec ta conclusion .Merci pour ce billet que je ne me sentais pas, moi, capable de rédiger !
pincureuil le 17-04-2010 à 21:56:40
J'aime beaucoup ton billet sur ce livre et je partage totalement ta conclusion !
saxaoul@neuf.fr le 17-04-2010 à 18:58:40
Vais-je le lire ou pas ? Je n'ai toujours pas trouvé la réponse à la question. On verra bien si je tombe dessus à la médiathèque Sourire !
Restling le 17-04-2010 à 16:29:41
Je voulais dire ce témoignage. ^_^
Restling le 17-04-2010 à 16:29:04
Il m'intrigue assez ce roman. Ma belle-sœur l'a acheté, je suppose que je pourrai lui emprunter.
Gwé(naëlle) le 17-04-2010 à 14:43:52
J'ai l'impression que ce que dit Florence Aubenas de son aventure est presque plus intéressant que son livre. En tout cas, chapeau à l'auteur d'avoir osé cette immersion qui a dû être tout sauf facile...