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Titre du blog : Sur mes brizées
Auteur : Brize
Date de création : 23-04-2008
 
posté le 20-05-2010 à 11:05:19

"Babbitt", Sinclair LEWIS

    Etats-Unis, 1920.
   George Babbitt, 46 ans, est agent immobilier dans la ville industrieuse de Zenith. Physiquement (lunettes, léger embonpoint), aussi bien que familialement (une femme au foyer et trois enfants), il est le prototype du bon bourgeois dont la vie se déroule sans heurts, ancrée dans la certitude qu’il concourt par son entreprise à l’essor de sa ville et au développement d’un progrès dont il apprécie les plaisirs (une automobile, un bon cigare…). En dehors de ses activités professionnelles, au sein desquelles il se targue d’être doté d’une Vision prospective et fait parfois preuve, mais sans y voir de mal, de quelque roublardise, Babbitt fréquente le club des Boosters, notables de son niveau.
   Pourtant, au fond de lui, Babbitt a le sentiment qu’il lui manque quelque chose, que sa vie n’est pas ce qu’elle aurait pu ni même ce qu’elle devrait être…
   « Babbitt » raconte, dans le détail, le quotidien de cet antihéros des débuts de notre modernité, bien sous tous rapports, et la micro crise existentielle qu’il traverse.

 

   Focalisé quasi-uniquement sur la condition bourgeoise de l’aube du 20ème siècle, « Babbitt » en dresse un portrait précis, au travers de la figure emblématique de son héros. Il pointe ainsi son appartenance à son temps, son adhésion aussi bien à un mode de vie (avec un attachement prégnant aux objets) qu’à un mode de pensée :

« De même qu’il était un Elan, un Booster, un membre de la Chambre de commerce, de même que les ministres de l’Eglise presbytérienne déterminaient toutes ses croyances religieuses, et que les sénateurs qui dirigeaient le parti républicain décidaient, dans leurs petites pièces enfumées, à Washington, ce qu’il devait penser du désarmement, des tarifs douaniers et de l’Allemagne, de même c’étaient les grands annonceurs nationaux qui réglaient toute sa vie extérieure, qui lui donnaient ce qu’il croyait être sa personnalité. Ces objets courants vantés par la réclame, pâte dentifrice, chaussettes pneumatiques, appareils photographiques ou bouilloires électriques, étaient pour lui des symboles et des preuves de l’excellence, signes de joie, de passion, de sagesse, qui finissaient par en tenir lieu. »

   Ce formatage des mœurs, l’un des protagonistes du roman, l’avocat radical Seneca Doane, l’appelle « standardisation » Il ne la critique pas quand elle concerne l’aspect matériel de la vie de la population, dès lors qu’elle est synonyme de bonne qualité, la qualifiant même de « modèle délicieux », mais déclare (et on reconnaîtra dans ses propos le prototype du notable à la Babbitt, qui n’a même pas conscience du caractère douteux des combines auxquelles il recourt parfois dans l’exercice de sa profession) :

« Non, ce que je combats à Zenith, c’est cette standardisation de la pensée et, bien entendu, les traditions de la concurrence. Les vrais coupables, dans l’affaire, ce sont les pères de famille propres, braves et industrieux, qui ont recours à tous les procédés connus de fourberie et de cruauté pour assurer le bien-être de leurs petits. Le pire de l’affaire avec ces gens-là, c’est qu’ils sont si bons et, dans leur métier au moins, si intelligents. On ne peut pas les haïr vraiment et pourtant leurs esprits « standardisés » sont l’ennemi. »
   Réaliste, la description que l’auteur fait de Babbitt n’est pas exempte d’ironie, mais jamais caustique. Sinclair Lewis pointe ses faiblesses, sa naïve roublardise et son auto aveuglement avec une certaine bienveillance. Il évoque ainsi le paradis et l’enfer selon Babbitt, dont le système de valeurs est assez simple :

« Pour l’instant, l’essentiel de sa théologie était qu’il y a un être suprême, qui a essayé de nous créer parfaits, mais qui n’a probablement pas réussi ; que si l’on est bon, on va dans un endroit appelé ciel (inconsciemment Babbitt se le représentait comme un excellent hôtel avec jardin particulier), mais que, si l’on est mauvais, c’est-à-dire si l’on commet un meurtre ou un vol, si l’on prend de la cocaïne ou si l’on a des maîtresses, ou si l’on vend des propriétés fictives, on est puni. Babbitt avait pourtant des hésitations sur ce qu’il appelait « cette histoire de l’enfer ». »

   Au fil du roman, le lecteur note des remarques dont la modernité le frappe car elles s’appliquent encore de nos jours, comme l’envie de retour à la nature de Babbitt, ou bien l'incidence possible de la culture sur l’économie, ainsi que Chum Frink l’explique aux Boosters, pour les convaincre de « fonder un orchestre symphonique pour Zenith » :

« La culture aujourd’hui est devenue pour une ville une parure et une publicité aussi nécessaires que des chaussées pavées et des dépôts en banque. C’est la culture, représentée par les théâtres, les musées, etc., qui attire tous les ans à New York des milliers de visiteurs, et, pour parler franc, malgré nos merveilleux progrès, nous n’avons pas encore la culture d’un New York, d’un Chicago ou d’un Boston – ou en tout cas on ne nous en accorde pas le bénéfice. La chose à faire, donc, en bons hommes d’affaires bien vivants, c’est de capitaliser la culture, d’y aller hardiment et de mettre la main dessus.

[…] Un orchestre […] fait une réclame qu’une ville n’a aucun autre moyen d’obtenir, et le gaillard qui a la vue assez courte pour combattre cette proposition d’orchestre rate l’occasion de graver le glorieux nom de Zenith dans l’esprit de quelque gros milliardaire New Yorkais, qui serait… qui serait capable de fonder ici une succursale de ses usines. »

   Il reste que Babbitt, bourgeois absolument (enfin presque) sûr de lui et du bien fondé de son mode de vie et de ses valeurs, s’y sent malgré tout un peu englué, pris dans une vie terriblement « machinale » :

« […] il trouvait son genre de vie incroyablement machinal, et reconnaissait que c’était bien là son opinion. Machinales ses affaires, vente active de maisons mal construites ; machinale sa religion, une église sèche, dure, sans rapport avec la vie véritable de la rue, respectable mais sans humanité, comme un chapeau haut de forme. Machinaux les parties de golf et les dîners, les bridges et les conversations. Et, sauf, avec Paul Riesling, machinales les amitiés… tapes dans le dos et ton de blague, sans jamais oser l’épreuve des propos calmes.

[…]

Il vit les années, brillantes journées d’hiver, longues et douces après-midi d’été faites pour être passées dans des prairies, perdues à toutes ces occupations prétentieuses et fragiles. Il songea aux discussions de baux par téléphone, aux avances faites à des gens qu’il détestait, aux démarches pour affaires, aux attentes dans des antichambres malpropres, le chapeau sur les genoux, à bâiller devant les calendriers salis par les mouches, à se montrer aimable avec des employés. »

   Face à cette vie machinale, Babbitt va tenter de résister…

 

   Malgré son intérêt socio-historique, l’acuité de ses vues et l’ironie sous-jacente de l’auteur, le tout joint à la qualité de l’écriture, j’ai plus d’une fois failli laisser tomber la lecture de « Babbitt ». Non qu’elle ne soit aisée, mais parce que je trouvais tout cela un peu trop détaillé, voire redondant par moments et, surtout, guère palpitant : la vie de George Babbitt, quand bien même elle connaît quelques légers vacillements, ne suscitait en moi qu’une attention légèrement moqueuse et/ou une vague compassion.

Heureusement, la toute dernière partie du roman, qui voit Babbitt s’aventurer sur le terrain glissant de la révolte (enfin, une révolte à son niveau, pas une révolution) est venue mettre un peu de mouvement dans cette peinture pour moi trop statique.

 

   « Babbitt » est un classique de la littérature américaine que je connaissais depuis longtemps de réputation, d’où ma motivation (culturelle) pour le lire. J’espère que mon impression immédiate, mitigée, se bonifiera avec le temps (c’est, normalement, le propre des classiques) et qu’il se rangera dans la catégorie des romans me laissant une empreinte durable.

 

« Babbitt », Sinclair LEWIS 

Editions Stock, collection La Cosmopolite

Paru aux Etats-Unis en 1922

Traduit en français en 1951

Traduction révisée pour cette édition de 2010 (456 p)

 

L'avis de Bouh .

 

Commentaires

Nanne le 15-06-2010 à 20:43:22
Je me souviens encore de ma lecture de ce classique de la littérature américaine et du plaisir que j'avais pris à découvrir Babitt et sa petite vie étriquée dans l'Amérique des années 1920. Je vais le relire pour le plaisir de retrouver ce personnage caricatural et aussi parce que je participe au challenge de Bouh ... Deux raisons de me refaire plaisir !
brize le 25-05-2010 à 06:50:15
@ Aifelle : A un autre moment, peut-être…


@ LVE : Je peux comprendre !


@ Manu : Voilà qui est fait Sourire !


@ Wonderful : Bon, je vois que mon billet ne t’a pas convaincue (voilà ce que c’est d’être trop franche Rire1 !) !


@ Sybilline : C’est la pression extérieure qui m’a aidée dans ma démarche (voir ma réponse à Sassenach) !
sybilline le 24-05-2010 à 19:21:07
J'ai tenté de le lire il y a déjà quelques années, mais ça m'a semblé si fastidueux comme roman que je l'ai abandonné.

J'admire ta persévérance Sourire
wonderful le 23-05-2010 à 12:32:27
Mouais, j'irai pas alors...
manu-- le 21-05-2010 à 19:35:38
Eh bien, moi qui adore la littérature américaine, je n'avais même jamais entendu parler de ce classique :-o
LVE le 21-05-2010 à 12:06:43
On m'a souvent parlé de ce roman comme d'un chef d'oeuvre, mais j'y suis toujours allé à reculons... Cela devrait durer quelques temps encore, je pense.
Aifelle le 21-05-2010 à 06:29:44
Cette collection là est un gage de qualité, mais je n'ai pas très envie de me traîner sur un roman en ce moment, je passe ..
brize le 20-05-2010 à 19:51:53
@ Mazel : Je déduis de ton envie de relecture qu’il t’avait beaucoup plu !


@ Ys : Oui, 1922 (l’auteur est né en 1885) ! Et certains propos sont vraiment modernes, ce qui a dû contribuer au rayonnement du roman (je n’ai rien lu à son sujet, mais il doit y avoir des tas d’analyses intéressantes).

Pour le choix des citations, sur ce livre-ci, je l’ai joué très sérieux, avec une petite fiche à portée de main pour noter les pages des passages que je repérais (livre de la bibli = pas touche, bien sûr !). Tant qu’à galérer un peu côté plaisir de lecture, au moins qu’il m’en reste une trace côté culture !


@ Gwenaëlle : L’auteur a dû être un précurseur mais c’est vrai que, depuis, d’autres romans ont traité ce thème, qui n’est plus neuf.


@ Val-m-les-livres : En même temps, je me suis dit que, si j’avais eu à l’étudier, je l’aurais fait avec beaucoup de plaisir car il y a des tas d’angles d’approche intéressants !


@ Sassenach : Tu sais, je l’avais rapporté à la bibliothèque après n’en avoir lu que 100 pages, parce que les trois semaines de prêt étaient écoulées. J’ai dit à la bibliothécaire (qui me connaît bien !) que ce n’était pas la peine de me le prolonger, je ne voulais pas en priver d’éventuels lecteurs (c’est une « nouveauté »), je le reprendrais plus tard (tu parles !)… Mais ma chère bibliothécaire me l’a prolongé d’office, parce que personne ne l’avait réservé et que, plus tard, je risquais d’avoir un peu perdu le fil…

Du coup, je me suis sentie vraiment obligée d’en achever la lecture !


@ Virginie : Tu peux le faire ! (et, tu sais, j’ai aussi eu du mal parce que je suis dans une période où je n’accroche pas à grand-chose).
viirginie le 20-05-2010 à 17:02:15
J'avais essayé de lire Babbit il y a de nombreuses années, mais ne suis pas certaine de l'avoir terminé. Je me suis offert la nouvelle édition et compte bien retenter l'expérience bientôt (et cette fois-ci, le lire en entier !)
Sassenach le 20-05-2010 à 16:58:06
J'ai un exemplaire tout vieux de ce livre qui traine dans ma PAL depuis des années ... je l'avais vaguement feuilleté parce que je voulais lire des classiques de la littérature américaine mais j'avais eu peur de m'ennuyer et je l'avais reposé vite fait Clin doeil
val-m-les-livres le 20-05-2010 à 15:12:45
J'avais adoré ce roman quand j'étais étudiante. Mias je me méfie de mes coups de coeur de jeunesse.
Gwe(naelle) le 20-05-2010 à 13:39:57
J'ai vu et lu beaucoup de choses sur ce thème et du coup, j'ai l'impression d'en avoir fait le tour... Pas trop intéressée par Babbitt donc...
Ys le 20-05-2010 à 12:51:01
Paru en 1922 ? effectivement, c'est étonnant d'après les citations, très bien choisies d'ailleurs. Et il n'est certainement pas facile de décrire sans monotonie la vie monotone de quelqu'un...
mazel le 20-05-2010 à 11:52:10
Livre perdu il y a des années... je vais enfin pouvoir le racheter et le relire.

Vraiment une bonne nouvelle.


bonne journée