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Titre du blog : Sur mes brizées
Auteur : Brize
Date de création : 23-04-2008
 
posté le 05-07-2010 à 08:14:43

"La Centrale", Elisabeth FILHOL

    Yann, le narrateur, a moins de 30 ans et fait partie de ces travailleurs intérimaires qui migrent tous les trois ou quatre mois d’une centrale nucléaire à l’autre, embauché pour des travaux sensibles intervenant lors de chaque arrêt de tranche. Exposé aux radiations, il fait l’objet d’un contrôle permanent très strict car s’il dépasse la dose tolérée, son contrat est interrompu pour six mois.

   Or il vient justement d’être victime d’un incident technique au cours duquel il pourrait avoir reçu une dose excessive de radiations…

 

   L’incident dont est victime Yann est le grain de sable dans un système précaire où le travail s’effectue continuellement dans des conditions particulièrement risquées, malgré toutes les précautions prises. Ce n’est déjà pas la moindre des qualités de ce roman d’ouvrir les yeux du lecteur sur une population de travailleurs intérimaires très spéciale et méconnue.

   Ce faisant, c’est aussi toute leur approche de la vie que le lecteur appréhende, une vie vécue dans des conditions exceptionnelles puisque ces hommes, itinérants, sont souvent logés dans des campings, partageant des caravanes ou des mobilhomes où chacun bénéficie d’un espace très réduit.

   Je craignais un peu le documentaire social et le thème ne me paraissait guère se prêter au roman si bien que j’ai commencé ma lecture sans conviction, par simple curiosité (et parce que ce roman m’attendait sur le présentoir de la bibliothèque). Et pourtant, je n’ai eu aucune difficulté à m’intéresser à Yann, l’écoutant me parler de ses pérégrinations présentes et passées, reconstituant au fil des souvenirs évoqués la trame de son existence, comment son parcours personnel/professionnel l’avait amené à bifurquer soudain vers ce drôle de métier. Je le regardais, lui et son compagnon de route de naguère, Loïc, puis ses camarades de fortune, soumis aux contraintes d’un métier où le danger, omniprésent, donne un relief étrange aux jours qui s’écoulent, où les voyages d’une centrale à l’autre, quasiment d’une traite, ont des allures de migrations hors du temps.

   Au fil de phrases parfois longues et rythmées comme les pensées de ces hommes en mouvement, Elizabeth Filhol rend compte intensément de ces parcours hors normes, qu’elle interroge tout autant que le concept même du nucléaire industriel, dont elle dénonce la banalisation.

   Et par le biais de destins individuels elle parvient aussi à toucher l’universel, tant ces hommes nous renvoient à nous et à ce que nous attendons de nos existences : c’est là pour moi la marque du talent.

 

Extrait (un passage que j’aime beaucoup) :

"Il fait nuit. Derrière les parois de la caravane, le vent souffle de l’ouest et traverse les peupliers plantés en bordure du terrain. Rien ne semble devoir troubler le calme. […] Jean-Yves a sorti sa bière de réserve. On est assis sur la banquette, rideaux tirés. Il parle. Ça fait du bien. Il a une présence, quand il parle, qui emporte l’adhésion. Il n’y a rien d’autre à faire qu’à l’écouter, à s’intéresser, à y mettre son grain de sel de temps en temps, mais ça n’est pas obligatoire, c’est comme on veut, comme on le sent, la conversation il l’entretient très bien tout seul. Je tire profit de la situation, de cet élan qu’il communique aux autres, rien qu’à l’entendre, à le voir agir, par simple contact, come les surfaces d’échange primaire-secondaire, dans le respect et l’étanchéité des circuits, qui vous remet sur pied et vous redonne envie d’entreprendre. Même si après coup, hors de ce champ d’énergie, l’effet se dissipe, c’est toujours ça de pris, ce moment-là, dans l’odeur de viande qui remplit l’habitacle, l’envie de faire et la faim qui va avec. Le vent souffle dehors, des images muettes défilent sur l’écran. Là-dessus, la voix de Jean-Yves prend toute sa place, à sa mesure, puissante, chaleureuse, sans risque pour moi de devoir combler les silences. J’aime l’écouter, le regarder, ça me repose. Quand chez d’autres c’est un monologue qui n’en finit pas et ne vaut que par le flux continu qui se répand et soulage celui qui parle, ou alors simplement il s’en régale et celui d’en face qui l’écoute et a la même faim n’a qu’à faire abstinence, quand d’autres font irruption et déversent à vos pieds les tonnes dont ils sont excédentaires, comme devant les grilles de la sous-préfecture, les revendications en moins, quand ils vous parlent et vous pourriez être n’importe quoi de vivant ou non, n’importe quelle surface réfléchissante, ils parleraient pareil, Jean-Yves lui a une façon d’occuper le terrain qui vous soulage de devoir le faire, et en même temps vous interpelle et bizarrement toujours ce qu’il dit vous concerne, et quand l’intérêt baisse, d’instinct il redresse la barre, il a un savoir-faire pour ça, si bien qu’au final c’est le compagnon idéal des timides, des taiseux, et des jours de blues."

 

« La Centrale », Elisabeth FILHOL

Editions P.O.L (141 p)

Paru en mars 2010

Prix France Culture – Télérama

 

L’avis de Keisha.

 

Commentaires

la-ronde-des-post-it (lasardine) le 17-08-2010 à 10:19:17
mon billet est en ligne aujourd'hui!

merci de m'avoir convaincue Brize!! je suis très contente de cette lecture qui m'a fait découvrir beaucoup de choses!
sybilline le 05-08-2010 à 00:04:44
Le thème de ce roman/document me parait tout à fait passionnant et je ne manquerai pas d'aller à ta suite à la rencontre de ces hommes dangereusement exposés.

Merci pour ton beau billet !
brize le 24-07-2010 à 19:26:19
@ La Sardine : Un emprunt = pas de risque, mais ça te permettra au moins d’y jeter un œil !


@ Mango : Tu devrais le trouver sans difficulté à ta bibliothèque : en tout cas, je suis contente d’avoir attiré ton attention sur lui !


@ Pincureuil : Oui, le thème accroche plus qu’il n’y paraît, enfin ça a été le cas pour moi.


@ Kathel : Comme il a eu un prix, ils ont dû l’acheter.
kathel le 12-07-2010 à 11:32:37
Ce livre m'intrigue depuis sa sortie, il va falloir que je le trouve à la bibli...
Pincureuil le 10-07-2010 à 09:34:39
Il est vrai que les critiques que j'ai lues sont excellentes, mais j'avais peur de ne pas être accrochée par le thème ; ce que tu en dis me rassure, je vais l'ajouter à ma LAL...
mango le 07-07-2010 à 09:51:47
Sans ton billet, je serais totalement passée à côté de ce livre dont a priori je n'aime ni le titre, ni la couverture, ni le sujet mais si tu dis qu'il est intéressant et surtout bien écrit, naturellement ça change tout!

Et alors, à quoi ça sert les blogs autrement?
la-ronde-des-post-it (lasardine) le 06-07-2010 à 20:52:47
allez! comme d'hab', j'te fais confiance Clin doeil

je l'emprunte dès que possible Rire
brize le 06-07-2010 à 20:26:58
@ La Sardine : il est très court, raison de plus pour ne pas hésiter à aller te faire ta propre opinion à son sujet !
la-ronde-des-post-it (lasardine) le 06-07-2010 à 19:33:50
je l'ai eu en main à la médiathèque tout à l'heure, j'ai hésité, et puis j'ai passé mon chemin ^^

je crois que je vais re considérer la question Clin doeilClin doeil
brize le 05-07-2010 à 21:58:34
@ Clara, Aifelle et Choco : Allez, y’a plus qu’à !


@ Keisha : Non, je ne pense pas qu’ils aient peur (ils ne sont pas comme ça, les lecteurs), juste que ça ne leur dit pas trop de lire un roman sur ce thème.


@ Cathulu : Trèèèèès bonne remarque ! Parce que, du coup, j’ai repris le roman (pas encore rendu à la bibli) et j’ai vérifié : en fait, il n’y en a pas tant que ça, des longues phrases (d’ailleurs fort bien balancées, donc ça ne gêne pas), si bien que, tout compte fait, j’ai remplacé dans mon billet « des phrases souvent longues » par « des phrases parfois longues », ce qui est beaucoup plus conforme à la réalité !
cathulu le 05-07-2010 à 18:49:36
Le thème me tente mais j'hésite un peu à cause des lonnnnnnnnngues phrases!Sourire
choco (et son grenier) le 05-07-2010 à 14:10:55
non, même pas peur Sourire

ça me tente bien en effet !
Aifelle le 05-07-2010 à 13:40:24
Comme Clara, je veux le lire absolument, c'est juste une question de temps.
keisha le 05-07-2010 à 10:40:21
Peu vu sur les blogs, et c'est dommage. les lecteurs ont peur?
clara brest le 05-07-2010 à 10:11:48
Un livre que je veux lire absolument !!!!